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Emploi

Réévaluation de la stratégie de l’OCDE pour l’emploi: diagnostic, limites et enseignements pour la France

 

par Angel Gurría, Secrétaire général de l'OCDE
Discours prononcé à l'occasion du colloque sur la réévaluation de la stratégie de l’OCDE pour l’emploi : diagnostic, limites et enseignements pour la France
16 novembre 2006
Paris, France

Monsieur le Ministre, Mesdames, Messieurs,

1. Je voudrais tout d’abord remercier personnellement Monsieur Larcher, ainsi que le Directeur de la DARES, Monsieur Magnier, pour cette aimable invitation. L’organisation de cette conférence donne en effet à l’OCDE une occasion unique de présenter ses vues sur la stratégie de l’emploi et d’en débattre, dans le cas de la France, avec les experts de haut niveau réunis aujourd’hui.

2. Lorsqu’elle a vu le jour pour la première fois en 1994, la Stratégie pour l’emploi avait déjà fortement influencé le débat public et la conduite des réformes au sein de l’OCDE. Dans l’ensemble, les pays qui ont suivi la Stratégie pour l’emploi de 1994 ont connu des performances relativement satisfaisantes en matière de réduction du chômage. Et plus généralement, cette stratégie a servi de point de référence qu’il s’agisse d’identifier les politiques qui marchent ou ne marchent pas et de mieux structurer les échanges d’expérience.

3. Après plus de dix ans, le temps était toutefois venu de réévaluer cette Stratégie, à la lumière des réformes effectuées, des progrès de l’analyse économique et des nouveaux défis qui nous attendent :

  • Alors qu’il y a 10 ans le chômage élevé et persistant était la principale source de préoccupation, la question centrale est aujourd’hui celle de la participation et l’emploi. Il reste certes de nouveaux progrès à accomplir en matière de recul du chômage dans certains pays européens, et notamment en Allemagne, en France ou en Pologne. Mais ailleurs au sein de l’OCDE, le chômage est désormais stabilisé, le plus souvent, à un bas niveau. En revanche, nous sommes tous confrontés au vieillissement de la population, qui rend nécessaire une augmentation de la participation et de l’emploi. Permettez-moi de rappeler quelques données de base :  aujourd’hui, il y a au sein de la zone OCDE quatre actifs pour un retraité ; en 2050, nous prévoyons que la proportion ne sera plus que deux actifs par retraité et même un peu moins de deux dans le cas français.
  • Les gisements d’emplois sont pourtant considérables. Souvenons nous que plus du tiers de la population en âge de travailler est sans emploi dans l’OCDE. En France, ce chiffre atteint même près de 40%. La majorité de ces personnes ne sont pas au chômage. Elles sont « inactives », c'est-à-dire qu’elles ne recherchent pas d’emploi et bénéficient pour la plupart de revenus de remplacement. Mais qui sont donc ces personnes inactives ? Ce sont essentiellement des travailleurs âgés, des femmes, des jeunes et des  immigrés. Et nombre d’entre elles ont été découragées de prendre un emploi, pour des raisons certes diverses mais qui tiennent souvent à des politiques publiques inadaptées.
  • La mondialisation et la rapidité des changements technologiques accentuent encore la nécessité de promouvoir l’emploi, notamment pour les personnes les moins qualifiées. Le défi est ici de faire en sorte que les individus et les entreprises aient la capacité de s’ajuster rapidement au changement. Cette nécessité s’impose d’autant plus que des pays comme la Chine et l’Inde, très riches en main-d’œuvre non-qualifiée, s’intègrent rapidement à l’économie mondiale.
  • En bref, il nous faut aujourd’hui davantage d’emplois, et des emplois de meilleure qualité. Il y a, dans nos pays, des institutions et des politiques qui contribuent à écarter du marché du travail de trop nombreuses personnes. Ces politiques et ces institutions, il faut les réformer, au nom de l’équité sociale et de l’efficacité économique.

4. La Stratégie de l’OCDE pour l’emploi, telle qu’elle a été reformulée, propose quatre grandes lignes d’action –ou « piliers »-- pour répondre à ces nouveaux défis. Mes collègues Jean-Philippe Cotis et John Martin vont présenter ces quatre piliers dans leurs interventions de ce matin et je sais que ces piliers seront par ailleurs au centre des tables rondes de la Conférence. Mais je voudrais malgré tout les passer  brièvement  en revue:  

  • Tout d’abord, les politiques macroéconomiques doivent assurer la stabilité des prix et le soutenabilité des finances publiques. La stabilité du cadre macroéconomique doit permettre aux réformes de produire leurs effets en termes de créations d’emploi le plus rapidement possible, tout en réduisant les risques de pertes d’emploi persistantes en cas de récession.
  • Deuxièmement axe : promouvoir la participation au marché du travail des groupes les moins représentés. Pour cela il est essentiel de réformer les systèmes de prélèvements obligatoires et de prestations sociales. Pour être attractif, le travail doit payer. Il faut aussi que les systèmes d’indemnisation chômage et les politiques actives du marché du travail facilitent et soutiennent la recherche d’emploi. Il faut enfin mettre en œuvre des politiques qui permettent de concilier travail et vie de famille, telles que l’offre de services de garde d’enfants. De ce point de vue-là, la France se situe au-dessus de la moyenne.
  • Le troisième pilier de notre stratégie concerne la réforme de la règlementation des marchés du travail et des biens et services, qui joue un rôle important en matière de créations d’emploi et de mobilité. Les réformes dans ce domaine ont été difficiles, car souvent perçues par les salariés comme une menace pour la sécurité de leur emploi. Mais cela n’est pas nécessairement le cas. Les exemples de l’Autriche, du Danemark et des Pays-Bas, dont la France pourrait utilement s’inspirer, montrent en effet que les réformes peuvent être conduites d’une manière qui donne plus de flexibilité au marché du travail tout en offrant une protection adéquate aux salariés.
  • La quatrième et dernière ligne d’action que nous proposons concerne le capital humain. Nous savons par exemple qu’il faut privilégier les systèmes scolaires qui, au-delà des connaissances de base, encouragent aussi des liens étroits entre éducation et travail. Ces systèmes scolaires facilitent alors les transitions entre école et vie active et réduisent le chômage des jeunes. On sait aussi que les travailleurs les mieux formés ont de meilleures perspectives d’emploi. Et la formation tout au long de la vie n’est pas seulement bonne pour la croissance et l’emploi. Elle est aussi un facteur de progrès social. La France s’est attelée à ce chantier avec la réforme de 2004 sur la formation professionnelle.

5. La Stratégie pour l’emploi révisée doit s’adapter aux préférences sociales nationales, car il n’y a pas une voie unique en matière de réforme :

  • Certains pays à succès associent de faibles niveaux de prestations sociales et de prélèvements obligatoires, avec une législation sur la protection de l’emploi peu contraignante. Les États-Unis en sont un exemple typique.
  • Mais de bons résultats ont aussi été obtenus par d’autres pays, comme le Danemark et les Pays-Bas, qui offrent des prestations sociales généreuses, mais mobilisent les demandeurs d’emploi en les soumettant à des obligations rigoureuses de recherche d’emploi. Dans ces pays, les niveaux d’emploi sont élevés et les disparités de revenu sont faibles, mais les coûts budgétaires induits sont importants.

6. Pour autant, cela ne signifie pas que tout est possible ! Les deux approches précédentes ont pour dénominateur commun de privilégier la stabilité macroéconomique et une forte concurrence sur les marchés de biens et services. Et pour être efficace, un programme d’action doit être cohérent. Il doit enfin s’appuyer sur une dépense publique efficace et une bonne structure d’incitations. La mise en œuvre et la volonté politique jouent également un rôle essentiel.

7. Monsieur le Ministre, chers collègues, nous sommes convaincus que la mise en oeuvre des recommandations formulées dans cette Stratégie révisée permettrait d’offrir de bien meilleures opportunités d’emploi à ceux qui aujourd’hui en manquent. Bien entendu, la mise en oeuvre d’un tel programme suscite toujours des réticences. Mais ces difficultés ne sauraient nous dispenser d’agir, comme les succès obtenus par certains pays au cours de la dernière décennie en témoignent. C’est pourquoi nous nous tenons à votre disposition pour apporter tout éclairage international que vous jugerez utile pour que la France accélère son retour dans le peloton de tête des pays développés en matière d’emploi.

Je vous remercie.