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Royaume-Uni

Réparer la fracture générationnelle au Royaume-Uni

 

Ma génération a grandi avec un ensemble d’hypothèses intuitives sur le progrès humain : la haine et les préjugés laisseraient la place à la raison, la démocratie supplanterait l’autoritarisme, et la prospérité économique serait durable.

 

Surtout, nous étions convaincus que notre qualité de vie serait meilleure que celle de nos parents. Tout au long du XXe siècle, les statistiques nous ont donné raison, et le revenu moyen n’a cessé de progresser au fil des générations.

 

Mais c’est fini. Pour la génération Y, ces « enfants du millénaire » nés entre 1980 et 2000, l’entrée dans le XXIe siècle a entraîné un revirement de situation sans précédent, accompagné d’un pessimisme croissant.

 

Selon un sondage, 54 % des Britanniques considèrent que les 18-35 ans auront une qualité de vie inférieure à celle de leurs parents, contre 12 % en 2003, soit un effondrement spectaculaire de la confiance en l’avenir.

 

Pour une grande part, ce sont les effets de la crise financière qui sont en cause. Depuis 2008, toutes les classes d’âge sont concernées par la stagnation des salaires, mais les jeunes ont été plus durement touchés, puisque leurs salaires ont arrêté de progresser en début de carrière, alors que c’est normalement à cette période qu’ils croissent le plus vite. Résultat : à 30 ans, les personnes nées entre 1981 et 1985 gagnent 40 GBP (50 USD environ) par semaine de moins que leurs aînés nés 10 ans plus tôt.

 

Par ailleurs, les jeunes luttent de plus en plus pour s’assurer deux choses que ma génération a toujours tenues pour acquises : l’accession à la propriété et la retraite.

 

Les régimes de retraite privés sont moins généreux en moyenne, tandis que le taux de remplacement assuré par le régime public diminue.

 

Mais le vrai scandale, c’est celui du logement. Faute d’une offre suffisante, le marché de l’immobilier est grippé, et les primo-accédants en paient le prix. Alors que 67 % des 25-34 ans étaient propriétaires de leur logement au Royaume-Uni en 1991, ils n’étaient plus que 36 % en 2013-2014. La tendance est encore plus prononcée pour les 16-24 ans, qui étaient 36 % à être propriétaires en 1991 contre 9 % en 2013-14. Sans surprise, les moins de 50 ans ne détiennent aujourd’hui que 18 % du patrimoine immobilier au Royaume-Uni.

 

À l’inverse, les générations précédentes ont été très bien protégées contre les revers économiques. Les plus de 60 ans sont la seule classe d’âge dont la situation s’est améliorée depuis 2007-2008. Entre 2010 et 2015, le ménage britannique moyen a vu son revenu baisser de 500 GBP environ sous l’effet des hausses d’impôts et des coupes opérées dans les dépenses publiques, alors qu’un ménage composé de deux retraités n’a perdu que 23 GBP.

 

La réforme de la protection sociale a accentué ce clivage. Selon les estimations de la Resolution Foundation, d’ici 2020, les prestations allouées aux personnes d’âge actif diminueront de 9 % et les allocations pour enfant à charge de 12 % par rapport aux niveaux constatés avant la crise, contre une hausse de 19 % pour les pensions de retraite. Par ailleurs, les retraités continuent de bénéficier d’autres avantages, comme une allocation de chauffage ou la gratuité du transport en bus et de la redevance télévisuelle.

 

Les inégalités intergénérationnelles sont favorisées par le fait que les jeunes votent beaucoup moins que leurs aînés. En 2015, 43 % des 18-24 ans ont voté lors des dernières élections législatives au Royaume-Uni, contre 78 % des plus de 65 ans. Avec le vieillissement de la population des pays développés, le vote des populations âgées va devenir de plus en plus important.

 

Même si d’autres pays développés sont confrontés à des problèmes comparables, les pistes que je propose pour tenter de rééquilibrer cette situation très préoccupante ne s’appliquent qu’au Royaume-Uni.

 

Tout d’abord, il faut rééquilibrer le système de protection sociale. Les coupes à venir ne doivent pas être opérées exclusivement aux dépens des ménages d’âge actif. Les prestations universelles sans condition de ressources dont bénéficient les retraités, notamment au niveau de la redevance TV ou de l’allocation de chauffage, sont injustifiables. De surcroît, le « triple verrou » (selon lequel les pensions sont indexées sur l’inflation, sur la hausse des salaires ou augmentent de 2,5 %) est extrêmement coûteux à long terme. Une commission multipartite devrait être chargée de trouver une solution de remplacement viable (par exemple un « double verrou » selon lequel les pensions seraient indexées uniquement sur les prix et les salaires, mais pas assurées d’augmenter de 2,5 % au minimum en toutes circonstances).

 

Ensuite, nous devons remédier à la pénurie chronique de logements au moyen d’un vaste programme de construction de logements neufs garanti par l’État. Cela suppose non seulement des financements mais aussi des solutions politiques novatrices, afin d’empêcher les conflits entre l’administration centrale et les autorités locales opposées à ces constructions.

 

Enfin, il est temps de donner aux jeunes la possibilité d’influer sur l’avenir politique du pays en instaurant le vote obligatoire (avec une possibilité d’abstention sur le bulletin de vote). L’expérience de l’Australie montre que cela peut compenser le biais créé par le vote des populations âgées, et contraindre les hommes politiques à s’adresser à l’ensemble de l’électorat.

 

Comme l’affirme la Resolution Foundation, le renouvellement du contrat entre les générations est un défi commun de notre époque. Cela suppose que la génération des décideurs qui a connu des périodes plus fastes fasse aujourd’hui preuve d’audace et de courage politique pour empêcher que le clivage actuel devienne un fossé impossible à combler.

 

Voir www.openreason.uk

 

Références

Corlett, Adam (2017), « As time goes by : shifting incomes and inequality between and within generations », quatrième rapport de Resolution Foundation pour l’Intergenerational Commission, février, voir http://www.resolutionfoundation.org

Gardiner Laura et Paul Gregg (2017), Study, Work, Progress, Repeat ? How and why pay and progression outcomes have differed across cohorts, Resolution Foundation-Intergenerational Commission, février, voir www.intergencommission.org

IFS (2013), « Elderly see incomes rise, whilst young adults see large falls », communiqué de presse, Institute for Fiscal Studies, 14 juin, voir www.ifs.org.uk

Let’s House Britain, UK Housing Crisis Report 2014, voir http://metrofinance.co.uk/

Mori-Ipsos (2016), « Only a third of Generation Y think their generation will have better quality of life than their parents… », sondage, mars, voir www.ipsos-mori.com/

Mori-Ipsos (2015), How Britain voted, août, voir www.ipsos-mori.com/

Shelter Policy Library (2015), Housing affordability for first time buyers, mars, voir www.shelter.org.uk

The Economist (2015), « The granny state : Britain should stop subsidising the old and rich at the expense of the young and poor », 26 février, voir www.economist.com

© L'Annuel de l'OCDE 2017 

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Nick Clegg
Ancien Vice-Premier ministre du Royaume-Uni

© L'Annuel de l'OCDE 2017

 

 

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