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Salle de presse

Conférence à Chatham House - L’OCDE et la mondialisation : l’économie du changement climatique

 

Allocution d’Angel Gurría, Secrétaire général, OCDE


Londres, Royaume-Uni, 30 juin 2008

Mesdames et Messieurs,

C’est avec beaucoup de plaisir que je reviens à Chatham House, à l’Institut royal des affaires internationales.

En ces temps troublés où la seule constante semble être le « changement » lui-même, il est rassurant de s’arrêter dans une institution qui, depuis plus de 80 ans, prend le pouls des affaires internationales et réalise dans l’indépendance des analyses clairvoyantes dans l’optique d’assurer un avenir plus radieux.

Les temps sont incertains. Mais votre volonté ne fait quant à elle aucun doute. La nôtre non plus. L’heure est à l’action de l’OCDE. Merci pour votre invitation. Et merci également à Bloomberg, qui coorganise et accueille cette manifestation.

J’aimerais partager avec vous quelques réflexions sur l’idée que l’OCDE se fait de cette nouvelle ère de mondialisation, et sur les réponses que nous apportons aux multiples enjeux qui en découlent. Le changement climatique, enjeu fondamental de notre époque, occupe à cet égard une place à part.

La mondialisation et le nouveau « tourbillon mondial »

Il est difficile de trouver une autre période de l’Histoire où le progrès humain aurait été aussi porteur et, à la fois, confronté à autant de défis simultanés. Comme l’affirme une étude récente de l’Université John Hopkins, nous vivons un « nouveau tourbillon mondial », et seule la coopération multilatérale nous permettra d’en tirer une feuille de route.

Dans le cadre de l’épisode de mondialisation en cours, l’économie mondiale connaît une croissance quasiment inédite, qui a atteint 35 % dans les sept dernières années. En plein essor, les échanges et les flux d’investissement internationaux permettent aux pays en développement de mieux se connecter à l’économie mondiale et tirent des millions de personnes de la pauvreté.

Florissante, la recherche-développement se diffuse partout dans le monde. Les migrations internationales engendrent une « main-d’œuvre sans frontières », tandis qu’Internet, avec près de 1,4 milliard d’utilisateurs, ouvre au progrès humain une autoroute virtuelle. La mondialisation fait aussi ressortir l’importance d’instruments multilatéraux déterminants, comme les Objectifs du millénaire pour le développement, le Protocole de Kyoto ou le Programme alimentaire mondial.

Il importe de prendre en compte les avantages multiples de la mondialisation. Ils créent d’innombrables possibilités de bâtir un monde meilleur.

Néanmoins, nous assistons aussi à la multiplication de problèmes mondiaux dont la complexité et l’urgence vont croissant. Des problèmes comme le changement climatique, la hausse des prix des produits de base, la crise des subprimes, les migrations internationales et la cyberdélinquance.
A l’OCDE, nous aidons les gouvernements à affronter ces problèmes. Et nous les aidons aussi à construire des analyses internationales communes et de nouveaux cadres pour faire de la mondialisation un processus plus transparent, plus équilibré et plus harmonieux.

Pour ce faire, nous échangeons des informations sur l’expérience des gouvernements, nous caractérisons les meilleures pratiques et nous fournissons des analyses pointues ainsi que des statistiques comparatives fiables, dans presque tous les domaines de l’action publique. Nous apprenons les uns des autres, pour comprendre ce qui marche et ce qui ne marche pas.

Je souhaite vous parler de ce que nous faisons pour aider le monde à affronter le péril du changement climatique, le dossier essentiel de notre temps.

Parer au changement climatique : le défi suprême

La semaine dernière, des scientifiques ont annoncé qu’ils avaient découvert trois nouvelles planètes, de type « super-terres », en orbite autour d’une étoile comparable au soleil. Leur existence suggère, semble-t-il, que trouver un monde comme le nôtre n’est qu’une question de temps. Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour le moment, nous n’avons qu’une planète et nous sommes en train de la saccager à une vitesse spectaculaire.

Les données scientifiques mènent à une conclusion sans équivoque : l’humanité vit au-dessus des moyens que lui prodigue la nature. L’industrialisation, la croissance démographique, la dépendance excessive vis-à-vis d’énergies polluantes et les stratégies économiques qui fondent leur succès sur l’augmentation permanente de la consommation exercent une pression exagérée sur les ressources naturelles.

Nos capacités technologiques n’ont jamais été aussi grandes, mais nous rejetons encore chaque jour 134 millions de tonnes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Nous avons beau cerner de mieux en mieux les répercussions importantes que le changement climatique aura sur les économies, notre santé et notre sécurité, nous n’en continuons pas moins d’utiliser des voitures polluantes et l’avion pour nous déplacer, d’employer des combustibles et des carburants à forte teneur en carbone et d’oublier que nous empruntons cette planète à nos enfants.

Selon les Perspectives de l’environnement de l’OCDE à l’horizon 2030, si nous ne modifions pas nos politiques, les émissions mondiales de gaz à effet de serre devraient augmenter de plus de 50 % d’ici à 2050, ce qui entraînera une hausse des températures mondiales comprise entre 1.7 et 2.4 degrés Celsius par rapport aux niveaux préindustriels à cette même échéance, et entre 4 et 6 degrés Celsius ou plus à long terme. Cela reviendrait à une évolution de la température absolue équivalente, mais à un rythme dix fois plus rapide, à celle qui s’est opérée depuis le dernier âge de glace — au cours duquel la majeure partie de l’Europe et de l’Amérique du Nord se trouvait sous une couche de glace de plus d’un kilomètre d’épaisseur.

Nous devons agir maintenant. L’heure est aux décisions collectives, aux réformes en profondeur et aux politiques efficaces. Pour avancer, il faut changer la donne mondiale sur le changement climatique : il faut qu’un accord international soit signé en décembre l’année prochaine, à l’issue de la CdP15 réunie à Copenhague.

Forte de plus de vingt ans d’expérience, l’OCDE produit des analyses pour aider les pays à fonder leur action climatique sur des bases économiques et financières saines, et à mettre en place une architecture post 2012 solide.

Permettez-moi de partager avec vous une partie de nos conclusions et de nos recommandations.

Réaliser des objectifs ambitieux de stabilisation du climat est rationnel du point de vue économique.

D’après l’analyse présentée récemment dans les Perspectives de l’environnement de l’OCDE, un scénario ambitieux visant à stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à quelque 450 parties par million (ppm) en équivalent-CO2 serait certes loin d’être bon marché, mais resterait toutefois abordable au regard de la croissance économique prévue au cours de la période considérée (d’après les projections, le PIB mondial devrait doubler d’ici 2030 et tripler d’ici 2050). De plus, il aurait probablement un coût inférieur à celui de l’inaction.

Ce scénario s’appuie sur deux hypothèses essentielles : 1) il faut que tous les pays participent et 2) il faut qu’ils appliquent les mesures les moins coûteuses disponibles aujourd’hui. Dans certaines de nos nouvelles analyses, nous avons relevé nos projections de référence sur les émissions de gaz à effet de serre pour tenir compte du fait que nous constatons aujourd’hui des niveaux d’émission supérieurs à ceux que nous projetions il n’y a que quelques années encore.

Cela est dû à l’absence d’action publique collective contre le changement climatique, de même qu’à la croissance économique plus rapide des économies émergentes et à une tendance croissante à une augmentation de l’utilisation du charbon. Bien entendu, dès lors que les émissions prévues dans le scénario des politiques inchangées sont plus élevées, le coût de la réalisation d’un objectif donné s’accroît lui aussi. Mais malgré cela, nous observons qu’une action ambitieuse reste économiquement rationnelle et qu’elle présente un solde coûts-avantages positif.

Le plus difficile, maintenant, est de traduire ces objectifs en action. La question n’est pas seulement de savoir à combien se monte le coût total, mais aussi qui va le payer.

Ce sont les pays en développement qui souffriront le plus des effets du changement climatique. Leur économie est plus tributaire des ressources naturelles (de l’agriculture, de la foresterie, de la pêche, par exemple) et, souvent, ils ne disposent pas des infrastructures, des moyens financiers et des capacités nécessaires pour s’adapter à un nouveau climat.

Nos simulations de l’action publique montrent que le recours à certaines approches qui se traduiraient par une réduction au moindre coût des émissions dans le monde (taxe sur les émissions harmonisée à l’échelle mondiale, par exemple) entraînerait dans beaucoup de pays en développement, en termes de PIB, un manque à gagner près de cinq fois plus élevé que dans les pays développés. En conséquence, si les coûts ne sont pas partagés, les pays en développement ne seront pas en mesure de participer et le dispositif échouera.

Pour porter ses fruits, l’action doit nécessairement comporter une réduction massive des émissions mondiales futures, et le concours des économies en développement et émergentes est à cet égard indispensable. En effet, les émissions augmentent rapidement dans les économies émergentes, qui enregistrent une croissance forte, et il existe dans ces pays de nombreuses possibilités d’atténuation à un coût limité.

Pour partager les coûts de l’action, l’une des options envisageables consiste à faire bénéficier les pays en question d’une allocation relativement généreuse de permis dans le cadre d’un système mondial de plafonnement et d’échanges. Si l’on applique cette méthode au scénario 450 ppm, il ressort de nos simulations que les coûts totaux restent grosso modo les mêmes que dans le scénario qui prévoit une taxe mondiale harmonisée, mais que les coûts de l’action pourraient être répartis plus « équitablement ».

Les pays industriels membres de l’OCDE seraient en mesure d’acheter des permis d’émission aux pays en développement, ce qui concourrait de facto à financer les mesures d’atténuation dans ces pays.

A l’échelon national, il ressort de nos analyses que les instruments économiques ont un rôle important à jouer dans la panoplie des diverses mesures applicables. Les instruments comme les taxes et les redevances sur les émissions, les permis négociables et la suppression des subventions préjudiciables à l’environnement maintiennent le coût de l’action à un bas niveau et contribuent à fixer un juste prix aux émissions.

Mais nous aurons aussi besoin de réglementations et de normes, en particulier de normes de consommation de carburant pour les véhicules et de normes d’efficacité énergétique pour les bâtiments, ainsi que d’accords volontaires. Il faudra renforcer le soutien en faveur de la R D ou encore les instruments d’information, comme l’étiquetage énergétique.

Les progrès technologiques ont un rôle déterminant à jouer. La tarification des émissions est susceptible de stimuler fortement l’éco-innovation et d’encourager les entreprises à mettre au point des voitures qui polluent moins et consomment moins de carburant. De nouvelles solutions technologiques sont d’ores et déjà en cours de développement : elles vont des plastiques légers utilisés dans la fabrication de pièces automobiles aux véhicules hybrides et aux nouvelles piles à combustible à l’hydrogène (qui réduiraient la consommation de carburant des véhicules de 80 %), en passant par les batteries électriques de nouvelle génération grâce auxquelles la voiture « tout électrique » a de plus en plus de chances de devenir une réalité.

Stopper le changement climatique exigera de recourir à des politiques novatrices pour accompagner nos industries et les consommateurs dans la transition vers une économie qui émette peu de carbone. Comme l’a souligné ici même il y a quelques jours le Secrétaire d’État Hilary Benn, nous devons procéder à un changement culturel, sous l’impulsion de dirigeants déterminés et en nous appuyant sur des énergies plus propres et plus ingénieuses.

Nous devons laisser la porte ouverte à tous les options technologiques et les pouvoirs publics devraient s’abstenir de miser sur les unes au détriment des autres. Certaines solutions envisageables peuvent avoir des conséquences dommageables imprévues dans d’autres domaines.

Les équipes de la FAO et de l’OCDE qui s’occupent d’agriculture et d’économie ont expliqué comment les biocarburants sont devenus l’une des causes de la flambée actuelle des prix alimentaires.

Permettez-moi d’aborder cette question cruciale.

La spirale des prix alimentaires : une tragédie mondiale

L’envolée des prix alimentaires est un symptôme de la mauvaise gestion de l’une des dimensions de la mondialisation.

A tous les égards, cette hausse brutale des prix est alarmante. Les cours mondiaux du blé, des céréales secondaires, du riz et des graines oléagineuses ont presque doublé entre les campagnes 2005 et 2007. Et ils continuent sur la même lancée en 2008.

D’après les estimations présentées dans les Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO, publiées récemment, les prix alimentaires diminueront de nouveau, mais ils ne redescendront pas à leurs niveaux historiques. En moyenne, sur la décennie à venir, les prix réels des céréales, du riz et des graines oléagineuses resteront de 10 à 35 % plus élevés, d’après les projections, qu’au cours des dix dernières années.

La spirale des prix alimentaires commence à contrebalancer les progrès que nous avions accomplis ces dernières années dans la lutte contre la pauvreté. Elle enfonce encore plus dans la pauvreté et affame des millions de personnes. D’après la Banque mondiale, 100 millions de personnes au moins sont concernées.

Que peuvent faire les pouvoirs publics ?

Tout d’abord, il faut apporter immédiatement une aide alimentaire et humanitaire pour éviter que les pauvres ne soient frappés par la famine. Mais au-delà de cette urgence, nous devons nous attaquer au problème structurel.

A moyen terme, il est vraiment nécessaire d’augmenter le pouvoir d’achat des pauvres. En clair, il faut doubler nos efforts de lutte contre la pauvreté, renforcer nos activités de développement, respecter nos engagements dans le domaine de l’aide et faire en sorte que les produits alimentaires soient abordables.

Il faut continuer à réformer la politique commerciale dans le domaine agricole. Les mesures qui restreignent les échanges ont des effets indésirables et souvent involontaires, notamment à moyen et long termes. Les subventions aux exportations agricoles contribuent à détériorer les capacités de l’agriculture et la stabilité sociale en milieu rural dans de nombreux pays en développement. Une conclusion prompte et ambitieuse des négociations en cours à l’OMC dans le cadre du cycle de Doha permettrait peut-être aux marchés d’exprimer leur capacité à équilibrer l’offre et la demande à l’échelle mondiale.

L’OCDE a lancé un projet pluridisciplinaire qui rassemble plusieurs des domaines auxquels elle consacre des activités, dans l’optique d’analyser les différentes options à envisager dans le cadre de cet ambitieux chantier de développement. Dans les jours qui viennent, nous renforcerons notre collaboration déjà étroite avec la FAO pour rechercher des solutions efficaces et innovantes.

Nous collaborerons aussi avec l’Équipe spéciale de haut niveau des Nations Unies sur la crise mondiale de la sécurité alimentaire, que nous avons rejointe récemment. Et nous organiserons une série de réunions à haut niveau d’ici la fin 2008, au cours desquelles les gouvernements des pays membres et des grands pays non membres pourront réfléchir ensemble à différentes solutions.

Mesdames et Messieurs,

Le changement climatique et la spirale des prix alimentaires nous mettent face à « l’urgence implacable de l’instant », pour reprendre l’expression du Révérend Martin Luther King. Nous ne pouvons pas nous offrir le luxe d’attendre davantage. Perdre du temps revient à perdre des vies.

La mondialisation nous entraîne dans une nouvelle ère d’interdépendances complexes. Le temps où un pays pouvait résoudre ses problèmes dans l’isolement est révolu. Nous devons œuvrer sur les liens : entre différents problèmes, entre différents décideurs et organisations internationales, entre aujourd’hui et demain.

Dans notre comportement quotidien, dans nos idées et dans nos politiques, nous devons réfléchir aux liens étroits qui existent entre le changement climatique, les prix sans précédent du pétrole, la sécheresse en Afrique de l’Est, la pénurie alimentaire, le manque d’eau, les subventions agricoles et la consommation de masse.

Parer au changement climatique est possible. Mais cela nécessite une réponse collective à l’échelle mondiale, un nouvel accord historique à Copenhague. Pour y parvenir, nous aurons besoin d’une forte dose de volonté politique, de fondations économiques solides, d’analyses pluridisciplinaires de plus grande ampleur, d’approches plus horizontales dans la coopération multilatérale et de politiques plus cohérentes.

L’OCDE met tout en œuvre pour réunir ces éléments. Mais nous n’irons pas loin sans votre contribution.

Je saisis cette occasion importante pour faire appel à vous, esprits créatifs, entrepreneurs performants et faiseurs d’opinion, afin que vous nous aidiez à faire avancer les choses rapidement. Nous devons nous attaquer au changement climatique ensemble, avant qu’il ne l’emporte sur nous. C’est la responsabilité de notre génération et il n’y a plus d’excuses, il n’y a plus de temps à perdre.

Merci beaucoup.

 

 

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