Tunisie

Forum MENA-OCDE pour la Gouvernance et la Compétitivité : « Créer des opportunités pour la jeunesse »

 

Allocution de M. Angel Gurría

Secrétaire général de l’OCDE

Le 3 octobre 2016, Tunis

(as prepared for delivery) 




Mesdames et Messieurs,


Je suis très heureux d’être ici, en Tunisie, et particulièrement honoré de me trouver aux côtés du Quartet tunisien, que je tiens d’abord à féliciter pour leur prix Nobel de la paix on ne peut plus mérité. Le Quartet nous offre une éclatante démonstration de la puissance du dialogue inclusif, démonstration riche d’enseignements pour les pays de la région MENA comme pour ceux de l’OCDE.


Ces enseignements sont au cœur même de l’initiative MENA-OCDE, qui appuie depuis dix ans la mobilisation de la société civile en quête d’une plus grande ouverture, d’une plus grande transparence et d’une plus grande inclusivité.


Les réformes portent leurs fruits


Il y a lieu de saluer la nouvelle génération de réformes qui voit le jour dans plusieurs pays. La Tunisie, par exemple, vient d’adopter une loi sur l’accès à l’information qui est conforme aux normes internationales. Le Maroc, de son côté, a mis sur pied un comité de pilotage avec la société civile afin d’entretenir un dialogue permanent et ouvert.


Par ailleurs, s’agissant de l’enjeu primordial qui nous rassemble tous ici aujourd’hui – la jeunesse la région a accompli au cours des dernières décennies des progrès remarquables, en particulier dans le domaine de l’éducation. Sa population est aujourd’hui plus qualifiée et mieux équipée pour s’épanouir dans la vie. Ainsi, la proportion des jeunes suivant des études supérieures y a atteint 35 % en 2013, soit au-delà des 33 % dans les pays de l’OCDE.


Malgré tout, il subsiste des défis de taille, qui risquent de compromettre ce qui a été accompli jusqu’ici.


Il y a certes des progrès, mais il reste des problèmes fondamentaux à résoudre


Le taux de chômage des jeunes dans la région – près de 30 % – figure parmi les plus élevés du monde, ce qui menace la stabilité économique, politique et sociale à long terme.


S’agissant plus précisément de la Tunisie, notre rapport de 2015 – Investir dans la jeunesse en Tunisie – révèle que la situation du marché de l’emploi, en fait, se détériore à mesure qu’augmente le niveau d’instruction; le taux de chômage des diplômés du supérieur était en effet de 60% en 2012. C’est également le cas du Maroc où le taux de chômage tend a s’acroitre avec le niveau d’éducation. De plus, les travaux de l’OCDE souligne que les jeunes de la région font beaucoup moins confiance à leurs gouvernants que leurs parents.


Nous pouvons – et nous devons – nous employer plus résolument à créer des débouchés pour que ces jeunes puissent apporter une contribution utile à la société et à l’économie.


Nous devons aussi réflechir à l’avenir des jeunes dans les régions en conflits ou en post-conflits. La détérioration de la sécurité dans les pays comme la Syrie, la Libye, l’Irak et le Yemen a en effet forcé trop de jeunes à quitter leur foyer. Au Yémen, par exemple, près de 2 millions et demi de personnes ont été déplacées à l’intérieur de leur propre pays en 2015. La moitié de la population yéménite étant âgée de moins de 19 ans, c’est toute une génération qui risque de grandir dans un environnement marqué par des conflits armés et par une exclusion sociale et économique durable.


Faire plus de place à la jeunesse dans le processus d’élaboration des politiques


D’une manière générale, nous ne pouvons distinguer la question de l’intégration des jeunes dans les économies des pays sans évoquer leur participation à l’élaboration des politiques publiques. Le rapport de l’OCDE “Les Jeunes dans la région MENA: Comment les inclure” montre que même si les jeunes jouent un rôle de premier plan dans les soulèvements populaires, ils n’ont guère de possibilités d’influencer les résultats de l’action publique.


C’est pourquoi il serait judicieux, dans un premier temps, d’utiliser les outils de l’administration ouverte en se plaçant dans la perspective de la jeunesse, notamment en créant ou en renforçant des « conseils de la jeunesse » et en faisant meilleur usage des nouvelles technologies et des médias sociaux pour intégrer les jeunes. Notre récente étude sur les Stratégies digitales des gouvernments dans les pays MENA montre concrètement comment on peut utiliser les mécanismes en ligne pour favoriser la participation des citoyens – en mettant par exemple à leur disposition des outils leur permettant de signaler des cas de corruption, comme l’ont fait l’Égypte, le Liban, le Maroc et la Tunisie.


Il faut toutefois veiller à ne pas confiner les problématiques relatives à la jeunesse à un domaine d’action unique. Il appartient à tous les ministères de « penser la jeunesse ». Certains pays, comme l’Égypte, le Maroc et la Tunisie, ont commencé à prendre d’importantes mesures en modifiant leur constitution pour mieux intégrer les jeunes au processus décisionnel public.


En particulier, le Maroc a adopté une « Stratégie nationale intégrée de la jeunesse » (2015 2030) qui prône le décloisonnement et définit une vision commune pour la jeunesse du pays.


Multiplier les possibilités économiques offertes aux jeunes


Il reste que nous ne pouvons pas attendre des jeunes qu’ils participent pleinement au processus politique si leurs besoins fondamentaux demeurent par ailleurs insatisfaits. Le redressement de l’activité dans les pays de la région MENA – où le PIB annual a progressé en moyenne de 4,2 % entre 2006 et 2014 – ne s’est pas traduit par une création d’emplois suffisante pour la jeunesse. C’est pourquoi l’ouverture du processus d’élaboration des politiques aux jeunes doit se doubler d’une amélioration des débouchés économiques. Cela nécessite notamment de développer davantage le secteur privé, de renforcer l’ouverture aux échanges et aux investissements, d’améliorer les systèmes éducatifs, de corriger les problèmes d’inadéquation des compétences et de moderniser les infrastructures de la région.


Le Groupe de travail MENA-OCDE sur les PME et l’entrepreneuriat intensifie la réflexion sur cet enjeu et examine les moyens d’aider les jeunes entrepreneurs à accéder au financement, à renforcer leurs compétences de gestion, à s’intégrer aux réseaux d’entreprises et à bénéficier des services d’aide au développement.


Nous lançons aussi aujourd’hui un nouveau rapport intitulé, « le rôle des PME dans la reconstruction de la Lybie : se préparer pour une économie post-conflit». La Libye était aux prises avec un taux de chômage des jeunes de 49 % avant la révolution. Avec un secteur public hypertrophié – qui représente la proportion sidérante de 80 % de l’emploi total – et une économie tributaire du pétrole – comptant seulement pour 2 % de l’emploi total , la diversification de l’économie et le développement des PME constituent les seules solutions viables pour créer des emplois décents qui permettent aux jeunes d’améliorer leur sort. 


Mesdames et Messieurs,


La mise en œuvre des réformes nécessaires pour élargir les débouchés offerts aux jeunes dans la région MENA exigera de profondes transformations culturelles et institutionnelles. Il nous appartient à nous tous, ici présents, de donner l’impulsion vigoureuse nécessaire pour que ces réformes se concrétisent.


Le Quartet tunisien a donné l’exemple et a montré les résultats que l’on peut attendre d’un dialogue national plus inclusif. Je vous invite à être inspiré par cet exemple comme je le suis moi-même, et à le garder présent à l’esprit lors de nos discussions demain à la Conférence ministérielle MENA-OCDE.


Je vous remercie.