Gouvernance publique

La confiance est entre les mains des citoyens

 

Les Russes sont de plus en plus actifs dans le domaine social. Si les vrais militants, certes minoritaires, sont de plus en plus nombreux et visibles, les citoyens désireux de changer la gouvernance du pays et de prendre en main leur destin collectif se multiplient. Reste à savoir si cette participation citoyenne émergente pourra coexister avec les structures de gouvernance en place.

Dire que 2012 fut une année de turbulences pour la société russe serait un euphémisme. L’année a commencé par des manifestations inattendues et sans précédent, visant à protester contre la fraude qui aurait été perpétrée lors des élections à la Douma d’État en décembre 2011. En mars, le contrôle des élections présidentielles par les citoyens (j’ai moi-même passé 24 heures dans un bureau de vote, en qualité d’expert affecté au contrôle du scrutin) a été encore plus extraordinaire.

Les manifestants ont envahi les rues de Moscou, de Saint-Pétersbourg et de la quasi-totalité des grandes villes de Russie. Le 6 mai, place Bolotnaya à Moscou, des heurts ont eu lieu avec la police suite à l’arrestation des leaders de la manifestation, et en réponse à l’adoption d’un nouveau texte, la « loi sur les agents étrangers », imposant des restrictions aux organisations à but non lucratif percevant des fonds étrangers. Les manifestants protestaient également contre les amendements à la législation régissant les manifestations publiques, la lutte contre l’extrémisme sur internet, la diffamation et la haute trahison.

Le procès du groupe punk féminin Pussy Riot a fait les gros titres dans le monde entier, et donné lieu à des rassemblements de rue soutenant ou condamnant leur action. Des manifestations de soutien au parti au pouvoir et des rassemblements visant la libération des détenus arrêtés lors de manifestations antérieures se sont multipliés. Ainsi, en 2012, le militantisme citoyen a atteint un niveau inédit.

Au changement revendiqué par les citoyens, les autorités ont opposé une exigence de stabilité civile. Or, aux yeux de certains, la stabilité est synonyme de stagnation. En réponse aux accusations dirigées contre l’élite corrompue, les biens illégalement acquis et la richesse excessive de nombreuses personnalités, les autorités ont accusé les militants d’antipatriotisme et de détourner des actions relatives à la lutte contre la corruption à des fins d’autopromotion politique.

Les protestataires ont poursuivi les débats sur les questions jugées urgentes : projets économiques soutenus par l’État, affectations du budget public, contrôle des dépenses publiques par l’État, et système de protection sociale ciblant les plus défavorisés, notamment les enfants. Rapidement, les militants civiques espérant un changement social profond en début d’année ont sombré dans le pessimisme, furieux de l’immobilisme apparent. Le gouvernement a assuré qu’il engageait une guerre active et féroce contre la corruption et en faveur des valeurs nationales traditionnelles ; mais cela n’a pas suffi à apaiser la colère de la population.

Les spécialistes de la gouvernance et des questions sociales en Russie soulignent que les multiples formes de corruption systémique observées dans le pays – de la simple corruption aux conflits d’intérêts au sommet de l’État – ont généré une crise de confiance sociale. D’après les experts et les sondages, le peuple russe n’a guère confiance en sa police ni en l’application de la loi en général. Et parce que les autorités n’ont pas confiance en leurs propres citoyens, les procédures électorales, les budgets et les nominations sont sévèrement contrôlés.

Il est difficile de convaincre les Russes qu’un nouveau cycle de réformes anticorruption donnera de meilleurs résultats que les précédents, très peu fructueux. Pourtant, les lois et règlements anticorruption adoptés entre 2008 et 2012 représentent un grand pas en avant, et joueront inévitablement un rôle positif pour l’avenir du pays. Mais le fossé entre la rédaction d’une loi et son application reste béant. L’impunité des élites et l’absence d’un dialogue social ouvert n’ont fait qu’aggraver la crise de confiance ; aussi, selon de nombreux observateurs, toute tentative de réforme de la transparence et de la responsabilité des autorités publiques est vouée à l’échec.

Je ne partage pas cette opinion. Je crois au contraire qu’une part importante de la société russe peut jouer un rôle déterminant sur ces questions et sur le rétablissement de la confiance en général. Depuis deux ou trois ans, les initiatives citoyennes se multiplient ; la société civile s’implique de plus en plus dans la vie associative, l’action caritative, l’écologie et la protection sociale. Les projets et les activités ainsi menés n’ont aucune visée politique : ils mettent des moyens concrets au service de résultats concrets.

©Reuters/Alexander Natruskin

Les citoyens ordinaires − enseignants, étudiants, entrepreneurs, cadres ou employés de bureau, qui n’avaient jamais milité de manière organisée − ont adhéré à des projets visant à améliorer la vie de leurs concitoyens, tels que le financement de cliniques et d’orphelinats, le suivi des progrès écologiques, la protection des bâtiments classés contre la démolition illégale, etc. Ces efforts, invisibles pour la plupart et intéressant peu les médias, ont suscité un regain de confiance mutuelle, portant en germe les prémices d’une réelle société civile russe.

Finalement, ces groupes ont commencé à faire entendre leur voix, exigeant davantage de transparence des organismes publics et des élections plus justes, mais selon des modalités radicalement différentes de celles des protestations sociales que la Russie avait connues auparavant. Les nouveaux citoyens militants n’ont pas seulement exigé le changement : ils se sont attaqués directement aux problèmes les plus épineux en intégrant des conseils municipaux, en concevant les plans de construction de nouvelles routes ou de crèches, en créant un système indépendant de surveillance des marchés publics, en finançant des maisons de retraite, ou en contrôlant le comportement de la police routière.

Depuis 2012, les citoyens ont réalisé que les améliorations ne proviendraient jamais de l’extérieur, mais d’eux-mêmes ; depuis lors, le contrôle citoyen s’est considérablement intensifié. De nombreux citoyens ont pris conscience que dans un pays gangréné par la corruption, le combat pour la transparence et la responsabilité ne pouvait être mené par les seules autorités, et qu’il était nécessaire d’impliquer directement des citoyens éclairés dans les rouages de la vie publique et de la gouvernance publique au sens large. Enfin, ils ont compris qu’ils avaient pour cela un interlocuteur de confiance : leurs concitoyens.

Évidemment, le développement de la conscience civique, de la participation sociale et de l’engagement public ne sera ni rapide, ni aisé. Pour compliquer les choses, une partie des dirigeants ne voit pas cette évolution d’un très bon œil, peut-être parce que, n’ayant aucune expérience de la collaboration avec des militants, ils la redoutent. Une chose est certaine : il faudra beaucoup de temps et d’efforts pour convaincre l’État russe, traditionnellement autocentré, qu’un nouvel ordre citoyen est en train de voir le jour, et que la confiance du public et le changement social ne naissent pas d’une structure de pouvoir rigide et verticale mais d’une structure horizontale émanant de l’intérieur de la société russe.

 

Références et liens recommandés

Transparency International Russia

Travaux de l'OCDE sur la Gouvernance publique

Travaux de l'OCDE sur la Fédération de Russie

Problématiques du Forum de l'OCDE 2013

Articles de l’Observateur de l’OCDE sur la Russie

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©AFP/Andrey Smirnov

Par Elena Panfilova, Directrice, Centre pour la recherche et l’initiative en matière de lutte contre la corruption, Transparency International Russia

©L'Annuel de l'OCDE 2013

 

 

 

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