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Gouvernance publique

Crise financière : ce que nous avons appris – et ce qu’il nous reste à apprendre*

 

Les crises financières imposent des coûts énormes, mais elles ont aussi des répercussions plus vastes et insidieuses. Ainsi, la préservation des biens publics mondiaux représente un défi de taille, compte tenu de l’intégration planétaire. Et nous ne pouvons le résoudre qu’en surmontant d’abord l’héritage de la crise. En outre, cette situation intervient dans un contexte de transition, en termes de puissance mondiale et de responsabilité, d’un monde dominé par les puissances occidentales à un monde où surgissent de nouvelles puissances.

De telles crises viennent inévitablement déconstruire l’idée selon laquelle une économie qui se mondialise est bénéfique pour le plus grand nombre. Les gens deviennent, à juste titre, inquiets et aigris. Et les gens inquiets et aigris n’ont pas tendance à être ouverts au monde qui les entoure. La tentation est forte de se replier, reclus avec d’autres individus tout aussi amers. C’est ce qui est arrivé dans les années 1930 ; les crises financières sont les événements les plus susceptibles de nous y replonger.

De manière tout aussi inévitable, les crises ébranlent la confiance placée dans les élites. Il existe dans les sociétés démocratiques un accord tacite entre la société et l’élite, selon lequel la première dit à la seconde : nous acceptons votre pouvoir, votre prestige et votre prospérité, mais à condition de prospérer nous aussi. Un tel accord ne résiste pas à une grave crise. Les élites sont alors perçues comme incompétentes, cupides ou, dans notre situation, les deux à la fois. Les conséquences politiques peuvent être lentes à se manifester, mais elles sont inéluctables.

Quelles sont les trois grandes erreurs des élites occidentales ?

En premier lieu, les élites économiques, financières, intellectuelles et politiques n’ont pas saisi l’ampleur des conséquences d’une libéralisation financière irréfléchie. Bercées par le fantasme de la stabilisation automatique des marchés financiers, elles ont permis et même encouragé un énorme pari sur la dette, très rentable pour le secteur financier. L’élite des décideurs politiques a mal évalué les risques d’effondrement systémique. L’élite financière s’est discréditée à la fois par son comportement et par son incapacité à se relever sans sauvetage. L’élite intellectuelle a également perdu de son prestige, incapable d’anticiper la crise ou de s’accorder sur les solutions à y apporter. L’élite politique s’est discréditée en voulant financer le sauvetage, aussi indispensable soit-il. Cette perte de confiance s’aggrave encore si les mesures employées pour sauver l’économie enrichissent les fractions de l’élite les plus associées à la crise. La notion d’équité qui sous-tend l’économie politique du capitalisme s’en trouve minée : il est essentiel de croire que la réussite est méritée, et non volée ou servie sur un plateau.

En second lieu, ces trois dernières décennies ont vu émerger une élite économique et financière mondiale toujours plus détachée de son pays d’origine. Dans la foulée, le ciment de la démocratie, à savoir la notion de citoyenneté, s’est effrité. Le partage inéquitable des fruits de la croissance économique risque d’aggraver cette tendance.

Enfin, en créant l’euro, les Européens ont transformé un projet ordinaire en une construction de grande envergure. La crise a entraîné d’importants problèmes économiques pour les pays les plus touchés : de graves récessions, un chômage record, une émigration de masse et un surendettement très lourd. Le désordre constitutionnel qui s’en est suivi mériterait d’être davantage souligné. Dans la zone euro, le pouvoir est désormais concentré entre les mains des gouvernements des pays créanciers, l’Allemagne principalement, et d’un trio d’administrations non élues – la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international. La population des pays affectés par la crise n’a pas son mot à dire et les politiciens qui sont censés lui rendre des comptes s’avèrent impuissants. Ce divorce entre responsabilité et pouvoir vient frapper la gouvernance démocratique en plein cœur.

La perte de confiance dans les compétences et l’intégrité des élites se répercute inévitablement sur la foi en la légitimité démocratique. Plus que jamais, les populations ont le sentiment que le gouvernement du pays n’est pas dirigé vers leur intérêt, mais vers celui d’une étroite fraction d’initiés bien placés qui s’approprie la majorité des gains et qui, lorsque les choses tournent mal, reste à l’abri et se défausse massivement sur le reste de la population. Cette situation suscite un populisme révolté, à gauche comme à droite. Pourtant, les années qui viennent rendront probablement l’acceptation des sacrifices partagés encore plus nécessaire qu’avant la crise. Les économies occidentales sont moins riches qu’elles ne pensaient le devenir il y a dix ans. Elles doivent dorénavant s’attendre à une longue période de vaches maigres. Il est important que cette réalité soit comprise et acceptée comme juste.

Il faut tout mettre en œuvre pour que les économies connaissent à nouveau la croissance, du côté de la demande comme de l’offre. Il faut également tout faire pour s’assurer qu’une telle crise n’ait plus jamais lieu, sans pour autant se défaire de certains aspects de l’économie mondiale ouverte et de la finance intégrée qui ont fait leurs preuves. Pour cela, il faudra sans doute être plus radical que ce que la majorité veut bien reconnaître. Il ne s’agit pas seulement de retenir les leçons des errements de l’économie mondiale, mais bien d’agir en conséquence. Sinon, notre économie mondiale ouverte risque de finir au bûcher lors de la prochaine grande crise.

*Extrait tiré du livre de Martin Wolf The Shifts and the Shocks: What We've Learned-and Have Still to Learn-from the Financial Crisis (non traduit en français), publié en 2014 chez Allen Lane au Royaume-Uni et Penguin Press aux États-Unis. Traduit de l’anglais par L’Observateur de l’OCDE

Thématiques du Forum de l'OCDE 2015

L'Observateur de l'OCDE

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Martin Wolf,
Auteur et
commentateur
économique en chef,
Financial Times


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2015

 

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