Plaidoyer pour un enseignement moderne

 

Andreas Schleicher , Direction de l'éducation de l'OCDE

 

Lorsqu'on se penche sur l'importance des connaissances et des compétences pour l'avenir de nos économies, deux faits doivent être pris en considération. Premièrement, les emplois : les taux d'emploi sont plus élevés lorsque le niveau d'instruction est plus élevé, et ce, même pendant la crise actuelle. En outre, dans les pays de l'OCDE où l'enseignement supérieur s'est le plus développé au cours des dernières décennies, l'écart de salaire des diplômés de l'université a continué de se creuser par rapport aux actifs ayant un niveau secondaire, par exemple. Leurs salaires n'ont pas diminué, contrairement à ceux des travailleurs peu qualifiés. Du point de vue de l'emploi, il est donc intéressant de faire des études.

 

C'est un bon argument concret en faveur du développement des compétences, mais le plaidoyer pour un enseignement moderne va plus loin et est plus abstrait. Il touche à la façon dont les connaissances sont générées et appliquées, à l'évolution des modèles commerciaux, de la gestion des entreprises ou des rapports entre producteurs et consommateurs, et à l'apparition d'un nouveau type d'étudiant, très différent de ce qu'il était au siècle dernier. Ce que nous apprenons et la façon dont nous l'apprenons (et dont on nous l'apprend) évolue, et cela a des répercussions sur les établissements scolaires, sur l'enseignement supérieur et sur la formation tout au long de la vie.

 

Pendant la majeure partie du XX ème siècle, les décideurs étaient nombreux à penser que l'on devait acquérir les bases avant d'apprendre des compétences plus larges, comme si l'école devait être ennuyeuse et dominée par l'apprentissage par cœur avant de pouvoir appréhender un savoir plus profond et stimulant.

 

Ceux qui sont toujours de cet avis ne doivent pas s'étonner que les jeunes perdent tout intérêt pour l'école ou abandonnent leurs études, puisqu'ils ne peuvent pas faire le lien entre ce qui se passe à l'école et leur vie en dehors.

 

Si vous dirigiez un supermarché et non une école et que vous constatiez que 30 clients sur 100 repartent chaque jour sans avoir rien acheté, vous commenceriez à envisager de modifier vos stocks. Mais à l'école, ce n'est pas si facile, car on y est encore fermement persuadé, même en l'absence de preuves scientifiques, que l'enseignement ne peut se faire que d'une certaine façon.

 

En 2010, le monde s'intéresse moins aux traditions et à la réputation passée des établissements d'enseignement, il est impitoyable face à toute fragilité et ignorant des us et des coutumes.

 

Nous vivons dans un monde en pleine mutation et il ne suffira pas de produire en plus grandes quantités les mêmes connaissances et les mêmes compétences pour relever les défis de demain. Il y a encore une génération, les enseignants pouvaient espérer que ce qu'ils apprenaient à leurs élèves leur servirait toute leur vie. Aujourd'hui, l'école doit préparer les jeunes à des changements économiques et sociaux plus rapides que jamais, à des emplois qui n'existent pas encore, à des technologies qui restent à inventer et à des problèmes dont nous ne savons encore rien.

 

Revenons cinquante ans en arrière : les éducateurs pouvaient-ils alors imaginer l'essor mondial d'Internet en 1994, ou celui du téléphone mobile, quelques années plus tard ? Ces technologies ne sont pas uniquement devenues des outils d'apprentissage, mais aussi de réseaux et de partage du savoir, ainsi que des moteurs d'innovation et d'entrepreneuriat.

 

Comment préparer des apprenants motivés, impliqués et qui pourront relever les défis inconnus du futur ? Le dilemme pour les éducateurs est que les compétences cognitives de base, celles qui sont les plus faciles à enseigner et à valider, sont aussi les plus faciles à informatiser, à automatiser ou à sous-traiter. Il est évident que les savoir-faire les plus pointus dans certaines disciplines resteront importants, mais la réussite scolaire ne signifie plus reproduire des connaissances, il faut désormais les extrapoler et les appliquer à des situations nouvelles et peut-être totalement inédites.

 

Aujourd'hui, l'enseignement s'apparente bien plus à un mode de pensée fondé sur la créativité, le raisonnement critique, la résolution de problèmes et la prise de décision. Il tient également à des méthodes de travail, notamment la communication et la collaboration, et à des outils de travail, y compris la capacité de reconnaître et d'exploiter le potentiel des nouvelles technologies, mais aussi d'éviter leurs écueils. Enfin et surtout, l'enseignement concerne la capacité de vivre en citoyen actif et engagé dans un monde protéiforme. À leur tour, ces citoyens exercent une influence sur ce qu'ils veulent apprendre et sur la façon d'apprendre, d'où une évolution du rôle des éducateurs.

 

Jusqu'à présent, pour résoudre les problèmes, on les découpait en morceaux gérables, confinés à des disciplines étroites, puis on apprenait aux étudiants les techniques servant à les résoudre. Mais aujourd'hui, la connaissance avance en synthétisant ces morceaux épars. Il faut pour cela avoir une certaine ouverture d'esprit, établir des liens entre des idées qui semblaient être sans rapport et se familiariser avec d'autres disciplines. Le prix Nobel 2010 de physique a par exemple été décerné à deux scientifiques britanniques pour leur découverte du graphène, nouveau matériau aux propriétés et aux applications potentielles innovantes. Connus pour leur approche enjouée de la physique, les deux chercheurs ont fait leur découverte grâce à une expérience avec un bloc de carbone et un rouleau de scotch en 2004.

 

Si nous passons notre vie entière entre les cloisons d'une seule discipline, nous ne pouvons développer l'imagination nécessaire pour faire des rapprochements ou deviner dans quel domaine se produira la prochaine invention (et probablement la prochaine source de valeur économique). Et pourtant, la plupart des pays, à l'exception peut-être des pays nordiques, encouragent peu les étudiants à apprendre, et les professeurs à enseigner, dans une perspective pluridisciplinaire.

 

Jusqu'ici, on pouvait dire aux élèves de consulter une encyclopédie lorsqu'ils cherchaient des informations, et leur dire qu'ils pouvaient globalement tenir ces informations pour fiables. Mais aujourd'hui, il faut savoir gérer des structures informatives non linéaires. Prenons l'exemple d'Internet. Plus nous pouvons chercher et obtenir des informations sur Internet, plus il devient important de comprendre tous ces contenus. Ceci implique de pouvoir interpréter et évaluer les données souvent contradictoires qui apparaissent sur la Toile. C'est une compétence que l'apparition d'Internet a rendue indispensable.

 

Plutôt que de se contenter d'apprendre à lire, l'enseignement du XXI ème siècle doit consister à lire pour apprendre, et à développer la capacité et la motivation nécessaires pour définir, comprendre, interpréter, créer et diffuser des connaissances. Seuls quelques pays encouragent cette vision plus large de l'enseignement dans leurs méthodes et évaluations pédagogiques, mais d'autres les suivront sans doute.

 

Autre tradition qui est en train de changer : les élèves qui apprennent dans leur coin et sont évalués à la fin de l'année scolaire sur ce qu'ils ont appris. Plus le monde devient interdépendant, plus les collaborateurs et les organisateurs vont s'imposer. L'innovation, en particulier, résulte de la façon dont nous mobilisons, partageons et relions les connaissances.

 

Le monde de la connaissance ne se divise plus entre spécialistes et généralistes. Un nouveau groupe est apparu, appelons-les « les polyvalents », qui est capable de mobiliser de multiples compétences face à des situations et expériences de plus en plus diversifiées, d'apprendre de nouvelles compétences, de créer des relations et d'assumer de nouveaux rôles. Ces « polyvalents » sont capables non seulement de s'adapter en permanence, mais aussi d'apprendre et de s'adapter constamment dans un monde en rapide évolution. Dans un monde plat, notre savoir devient un produit accessible à tous. Comme le formule l'auteur et éditorialiste Thomas Friedman, la technologie nous permettant de suivre notre imagination d'une façon totalement nouvelle, la concurrence la plus importante ne se situe plus entre les pays ou les entreprises, mais entre nous-même et notre imagination.

 

La valeur se crée de moins en mois verticalement, par les ordres et le contrôle (la relation classique de l'enseignant instruisant l'élève), mais horizontalement, par les personnes avec qui vous avez des liens et avec qui vous travaillez, que ce soit en ligne ou en personne. En d'autres mots, nous sommes en train de passer d'un monde de stocks - où des connaissances sont stockées mais non utilisées - à un monde de flux, dans lequel le savoir est dynamisé et enrichi par le pouvoir de la communication et de collaboration constante. Cela devient la norme. Les obstacles vont continuer de tomber, à mesure que les personnes qualifiées prennent conscience et s'inspirent de valeurs, d'idées et de cultures nouvelles.

 

La réussite viendra aux individus et aux pays qui sauront s'adapter rapidement, qui ne résisteront pas au changement mais y seront ouverts. La tâche des éducateurs et des décideurs est d'aider les pays à relever ce défi.

 

Références et liens recommandés

Regardez « The high cost of low educational performance », conférence d'Andreas Schleicher à une réunion du Conseil de Lisbonne, janvier 2010 : www.youtube.com/watch?v=LsthK7oWpi0

 

Voir les travaux de l'OCDE sur l'éducation : www.oecd.org/education-fr

 

 

 

 

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