Le défi du capital humain en Russie

 

Pour soutenir la croissance économique, la Russie doit développer son capital humain, ce qui implique des réformes structurelles des secteurs de l’éducation, de la santé et des retraites. Ces réformes doivent intégrer les grandes tendances actuelles en matière de services : l’importance croissante des choix individuels, la nécessité de garantir l’apprentissage et les soins de santé tout au long de la vie, et le risque que les Russes achètent de plus en plus de services à l’étranger au lieu d’œuvrer au développement de leurs systèmes nationaux.

Les Russes s’accordent aujourd’hui sur la nécessité cruciale de développer le capital humain de leur pays : compétences, éducation, santé et potentiel individuel. C’est un défi commun à tous les pays relativement développés, mais aucun d’entre eux n’a encore réussi à le relever entièrement.

Selon le modèle industriel traditionnel, le développement du capital humain relève principalement de la sphère sociale. Dans les pays développés, cela suppose en réalité une intervention budgétaire et politique. Contrairement aux siècles précédents, l’éducation, la santé et les retraites concernent aujourd’hui l’ensemble de la population, à tout le moins en qualité de contribuable et de consommateur.

La crise démographique complique la situation. Véritable dilemme pour les budgets nationaux, le financement de ces secteurs menace la stabilité financière des pays développés, notamment sur le long terme car il a un impact significatif sur les ressources disponibles pour l’investissement. Pour assurer la stabilité politique et sociale dépendant de l’efficacité de ces secteurs, et pour développer le capital humain, les pouvoirs publics devront donc s’attaquer aux réformes financières et structurelles.

Deux constats s’imposent. Premièrement, les ressources budgétaires doivent être augmentées. Par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE, la Russie consacre actuellement entre 1,5 et 3 fois moins de budget à l’éducation, et  entre 3 et 4 fois moins de budget à la santé – en pourcentage du PIB. Deuxièmement, des réformes structurelles sont indispensables. La qualité des services éducatifs et médicaux ne dépend pas tant du niveau de rémunération des salariés que de l’amélioration du fonctionnement de ces systèmes.

Les mesures financières et les réformes structurelles devraient être menées conjointement. Il serait politiquement dangereux et inefficace sur le plan économique d’appliquer les unes en ignorant les autres ; en outre, le financement ne devrait intervenir qu’après la mise en œuvre des réformes institutionnelles.

Réfléchir aux réformes structurelles conduit à interroger la nature et les fonctions des instances qui dispensent ces services à l’ère post-industrielle qui est la nôtre. Cinq éléments méritent d’être pris en compte :

Premièrement, les services doivent aujourd’hui s’inscrire dans la durée. Autrefois, l’éducation était principalement dispensée aux jeunes, et les soins de santé uniquement aux malades. Aujourd’hui, les individus font des études et consultent leur médecin tout au long de leur vie. Notre perception du travail a également évolué ; le secteur des services prenant le pas sur l’industrie lourde, il est nécessaire de repenser le système des pensions et l’âge de la retraite.

Deuxièmement, les services seront de plus en plus individualisés, chacun pouvant choisir son parcours d’éducation et de soins « à la carte ». Ce constat est également valable pour les régimes de retraite : l’âge du départ en retraite repose de plus en plus sur un choix personnel, il est indispensable de diversifier les systèmes de financement des prestations ciblant les personnes âgées.

Troisièmement, les services sont de plus en plus internationalisés. Les établissements scolaires et hospitaliers sont soumis à la concurrence au niveau local, national et mondial. Bien entendu, la gamme de choix n’est pas la même pour tout le monde. Pourtant, à mesure que les niveaux de vie s’améliorent et que le coût réel de ces services ainsi que ceux des déplacements diminuent, de plus en plus de gens y auront accès. De plus, les possibilités d’épargne dans un système financier mondialisé rendront les retraités moins dépendants du régime des pensions de leur pays.

Quatrièmement, les dépenses privées jouent un rôle accru dans le développement du capital humain ; à l’instar des trois précédentes, cette tendance indique que les opportunités d’achat de services à disposition des individus se multiplieront. Cela signifie que le rôle et l’importance de la demande individuelle iront croissant, et que le volume des dépenses privées dépassera celui des dépenses publiques dans les secteurs concernés. Cette hausse est également la conséquence de la saturation des dépenses publiques des États depuis la fin du XXe siècle ; il n’est plus possible d’augmenter les impôts, alors que la demande en services sociaux continue de croître.

Enfin, les nouvelles technologies transforment radicalement la nature de la prestation de services. À mesure que les technologies de l’information, de la communication et des transports progressent, les services traditionnels de santé et d’éducation se délitent progressivement.

©REUTERS/Ilya Naymushin


Si elle ne tient pas compte de ces tendances, la Russie continuera à être à la traîne par rapport aux autres pays développés. La mise en place de systèmes d’éducation ou de santé avancés s’appuie sur une demande de services de qualité ; et c’est dans ce sens que ces secteurs se sont développés dernièrement. Toutefois, l’explosion des modes de communication et de transports a fortement réduit les coûts de transaction associés au passage d’un système national de prestation de services à un système globalisé. Il est nettement plus facile qu’il y a vingt ans de s’inscrire dans une université ou de recevoir un traitement médical dans une clinique à l’étranger. Cette solution est coûteuse mais la croissance économique entraîne une croissance du revenu disponible des ménages russes ; or, l’expérience a montré que ceux-ci sont disposés à s’autofinancer, et notamment à payer leur système éducatif et leurs soins de santé.

Mais si ceux qui peuvent se payer des services de bonne qualité se tournent vers des prestataires étrangers, la Russie n’aura pas les moyens d’améliorer ses propres structures. La demande de services de santé et d’enseignement de qualité s’en trouvera limitée, ce qui, in fine, impactera inévitablement l’offre. Il s’agit là du principal défi stratégique que doit relever la Russie pour développer son capital humain et enclencher une réelle modernisation.

Le développement du potentiel humain fait désormais partie des priorités nationales. Toutefois, l’augmentation du financement de l’éducation, de la santé et des pensions sera insuffisante. Ce n’est qu’en procédant à des réformes structurelles dans ces secteurs que le pays pourra faire face aux besoins et aux enjeux du XXIe siècle.

 

Références et liens recommandés

www.rane.ru/homepage.html

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Une première version de cet article a été publiée dans la revue Voprosy Ekonomiki.

 

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Par Vladimir Mau, Recteur, Académie présidentielle russe d’économie nationale et d’administration publique  

©L'annuel de l'OCDE 2013

 

 

 

 

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