La valeur des échanges

 

L’émergence de chaînes de valeur mondiales dans le secteur manufacturier et les services a révolutionné les échanges entre les pays et facilité l’entrée de nombreux pays en développement dans l’économie mondiale. Les efforts conjoints de l’OMC et de l’OCDE ont abouti, grâce à la production de données, à une solide compréhension de ces changements, essentielle à la définition de politiques commerciales efficaces.

L’interconnexion croissante des processus de production dans des chaînes verticales couvrant de nombreux pays et régions constitue l’une des évolutions les plus importantes des échanges internationaux ces vingt dernières années. Cette nouvelle division du travail suppose une spécialisation resserrée de chaque secteur d’activité sur certaines étapes de la production de biens ou de services. Parce qu’on le retrouve dans les secteurs productifs au niveau national, ce processus génère une nouvelle division internationale du travail et une nouvelle division des fonctions des entreprises, ayant de profondes répercussions sur la réorganisation des échanges à l’échelle mondiale.

En l’absence de données permettant d’appréhender l’ampleur et les effets de cette évolution structurelle, l’Organisation mondiale du commerce a lancé l’initiative « Fabriqué dans le monde » il y a quatre ans, et s’est associée au Japan Institute of Developing Economies - Japan External Trade Organisation (IDE-JETRO) pour étudier ces transformations, en commençant par l’Asie. Depuis, des organisations, des instituts de recherche et des offices statistiques se sont associés sous l’égide de l’OMC et de l’OCDE et ont uni leurs efforts pour combler ce vide statistique.

Cette nouvelle spécialisation internationale crée des formes d’échanges qui ne pourraient pas exister si l’économie mondiale était toujours dominée par la notion d’avantage comparatif dans la production de biens, datant du XIXe siècle. La spécialisation de petites économies sur des segments restreints de chaînes de production internationales complexes leur a permis de se doter d’une base industrielle, ce qui aurait été impossible lorsque les entreprises devaient maîtriser toutes les étapes de la production. Un rapport de l’Organisation des Nations unies pour le Développement industriel (ONUDI) note que « ce bond en avant repose principalement sur les réseaux de production intégrés, qui accroissent nettement la part des produits complexes dans les exportations ». Les grandes économies émergentes ont intensifié leur spécialisation jusqu’à occuper une position dominante sur certains segments du marché, participant ainsi à la création de millions d’emplois et à l’éradication de l’extrême pauvreté.

Les chaînes de valeur peuvent également produire des effets imprévus sur la productivité de secteurs traditionnels. L’accès à des téléphones mobiles abordables permet aux producteurs locaux situés dans des zones reculées d’améliorer leurs débouchés, de mieux évaluer le prix de leurs produits et de bénéficier de programmes de formation en ligne innovants.

L’insertion dans des chaînes de valeur crée des échanges et des emplois, notamment pour les catégories de population jusque-là exclues des activités manufacturières traditionnelles, dans les pays les moins avancés. Selon le ministre du Commerce d’un pays d’Amérique centrale, « de nombreuses femmes ont trouvé un emploi sur une chaîne d’assemblage électronique au lieu d’aller couper de la canne à sucre dans les champs ».

Dès lors que les pays se spécialisent en fonction de leur avantage comparatif, les emplois créés dans les pays en développement sont souvent moins qualifiés et à plus faible valeur ajoutée que ceux créés dans les pays développés. Mais la comparaison s’arrête là, les niveaux d’industrialisation entre pays étant trop différents. Du point de vue social, il importe de comparer la qualité des emplois créés par les chaînes de valeur avec le reste de l’économie nationale, et d’identifier les perspectives et opportunités de valorisation du progrès social et économique.

©Reuters/Jo Yong-Hak

Les données collectées par l’OCDE montrent que les salaires consentis par les entreprises exportatrices sont égaux, voire souvent supérieurs à ceux versés par les autres entreprises. Le constat est identique concernant les salaires plus élevés des travailleurs qualifiés par rapport à ceux des autres travailleurs. Les emplois créés par les industries exportatrices sont donc relativement attractifs et tendent à engendrer d’importantes migrations internes, particulièrement de jeunes adultes touchés par le chômage, notamment dans les territoires côtiers de la Chine et les États du nord du Mexique. Les autorités locales et nationales ont alors dû réaliser de lourds investissements, souvent conjointement avec les entreprises, pour ajuster les infrastructures, les services éducatifs et médicaux à ce nouvel afflux de population.

Toutefois, les chaînes de valeur ne constituent pas un remède miracle : elles ont leurs propres fragilités et ne sont qu’un moyen utilisé par les pays – notamment les plus pauvres – pour stimuler leur base industrielle et accroître leur compétitivité. Les perspectives de progrès économique et social se développent si le pays parvient à attirer des flux verticaux d’investissement directs étrangers. Ceux-ci instaurent un cercle vertueux incluant un renforcement de la productivité, ainsi que le développement de nouvelles politiques facilitant les échanges et les transports, l’éducation, l’investissement dans le capital humain et la recherche et le développement. Le progrès suppose également la refonte des normes du travail et des normes environnementales, mais aussi la généralisation des meilleures techniques et des règles de responsabilité sociale des entreprises les plus avancées.

Les chaînes de valeur impliquent également une interdépendance croissante des économies nationales, qui comptent sur leurs partenaires commerciaux pour importer les biens et les processus intermédiaires nécessaires à la production de biens et services destinés à la consommation intérieure ou à l’exportation. L’accès à des importations concurrentielles influe donc sur la compétitivité d’un pays à l’exportation, et joue un rôle déterminant sur la révision des politiques commerciales et, partant, des négociations commerciales.

Autre point essentiel dans le contexte actuel de récession mondiale : l’intégration des échanges dans les chaînes de valeur a remis en cause la pertinence des statistiques commerciales traditionnelles. En imputant la valeur totale des importations au dernier pays de la chaîne, les statistiques classiques masquent l’origine des pièces et composants intégrés dans les produits finis, et faussent les résultats des balances commerciales bilatérales.

Cette question a pris toute son importance après la crise économique de 2008-2009. L’aggravation des déséquilibres extérieurs au cours des années 2000 a été fortement critiquée lors du déclenchement de la crise ; cette stratégie est souvent poursuivie pour justifier des politiques protectionnistes. De nouvelles données, en particulier celles qui résultent de la coopération étroite entre l’OCDE et l’OMC, permettront de comprendre l’importance des balances bilatérales et d’éviter des interprétations erronées ou des décisions inadaptées. Ces données récemment rendues publiques montrent que les pays sont étroitement interconnectés, jusqu’au plus profond de leur économie productive.

À l’heure où les résultats d’un pays dépendent de la conduite de tous les autres, la communauté internationale doit renforcer la gouvernance mondiale pour un meilleur usage des nouvelles sources de prospérité commune, et remédier aux fragilités qui accompagnent l’interdépendance des économies.

 

Références et liens recommandés

Organisation mondiale du commerce

Mesurer les échanges en valeur ajoutée, une initiative conjointe de l’OCDE et de l’OMC

Organisation des Nations unies pour le Développement industriel (ONUDI) (2002), Rapport sur le développement industriel 2002/2003, Vienne.

Travaux de l'OCDE sur les échanges

Problématiques du Forum de l'OCDE 2013

Articles de l'Observateur de l'OCDE sur les échanges & investissements

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©AFP/Eric Piermont

Par Pascal Lamy, Directeur général, Organisation mondiale du commerce  

 

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