L’heure de la résurrection ?

 

Les anciens modes de pensée ne ressusciteront pas des économies développées plombées par les séquelles de la crise et confrontées à des défis majeurs tels que le fléchissement de l’offre de main-d’œuvre et de l’innovation. La croissance seule ne suffira pas : elle doit en outre être stable, inclusive et verte. Si la nécessité de déployer des réformes structurelles n’a jamais été aussi forte, celles-ci exigeront des arbitrages difficiles. Les responsables politiques des pays de l’OCDE, et l’OCDE elle-même, doivent donc relever de redoutables défis.

Dans les pays de l’OCDE, les parents n’ont plus la conviction que leurs enfants jouiront d’un bien-être matériel plus élevé que le leur. Pourquoi ?

Notre situation n’est pas favorable. Selon les estimations de l’OCDE, le niveau de production potentielle des pays membres a, en moyenne, diminué de trois points de pourcentage depuis le début de la crise de 2007. De plus, la reprise déjà lente s’enlise sous l’effet d’un surendettement lourd de conséquences pour les emprunteurs et leurs banques créancières. Par ailleurs, les mesures de relance macroéconomique semblent  de plus en plus inefficaces et chargées d’effets secondaires dangereux. Les études portant sur les cycles économiques où alternent périodes d’expansion et de récession, en raison des variations du crédit, pointent une situation symptomatique : morosité et lassitude pourraient perdurer encore longtemps.

Des problèmes plus fondamentaux se posent également. D’après Robert Gordon, l’un des universitaires faisant autorité sur les questions de croissance à travers le monde, la croissance de la consommation par habitant aux États-Unis (sauf pour les 1 % les plus riches) pourrait tomber « en deçà de 0,5 % par an, pendant plusieurs décennies ». Cette conclusion devrait susciter de vives inquiétudes dans les pays de l’OCDE, dont bon nombre sont confrontés aux mêmes défis.

Autre problème : le fléchissement de l’offre de main-d’œuvre, lié au ralentissement de la croissance de la population dans la plupart des pays de l’OCDE, à une diminution des rythmes de progression des taux d’activité, enfin à une aversion grandissante à l’égard de l’immigration. En outre, du fait des évolutions technologiques et de la mondialisation, les employeurs des pays de l’OCDE cherchent des travailleurs dotés de compétences de production hautement spécialisées, capables de résoudre des problèmes généraux. Or, de nombreux diplômés de l’enseignement secondaire, voire de l’université, ne possèdent pas ces compétences et sont donc livrés à eux-mêmes, ce qui nuit à la croissance et à la cohésion sociale.

Les taux d’épargne seront sans doute faibles, et la croissance du stock de capital ralentie. Le ratio investissement privé/produit intérieur brut évolue à la baisse depuis des décennies, et la tendance ne devrait pas s’inverser. Selon un récent rapport du Groupe des Trente (G30), organisme à but non lucratif composé d’universitaires et de personnalités des secteurs public et privé, la question du financement futur des investissements à long terme est particulièrement préoccupante. De même, les investissements du secteur public vont subir la tendance à la limitation des dettes souveraines et à la nécessité de réduire les déficits.

Il faut également s’attaquer aux problèmes de long terme, notamment l’environnement. Même si les cours des produits de base diminuent, les doutes quant à la viabilité du modèle économique actuel s’accentuent. Le rythme rapide d’épuisement des ressources naturelles est-il tenable ? Quelles seraient les conséquences sur les niveaux de vie futurs d’une hausse des prix des produits alimentaires et énergétiques, en particulier pour les pauvres ? En outre, les processus de production actuels se caractérisent par des externalités massives, qui menacent l’environnement et le bien-être, à travers le changement climatique notamment.

Est-ce tenable à long terme ? Le ralentissement de l’innovation est également préoccupant. La plupart des études sur les déterminants de la croissance se focalisent sur les augmentations de la « productivité totale des facteurs », induite en dernière analyse par l’innovation. Développer l’innovation permettra-t-il de stimuler la croissance des niveaux de vie ?

Relever ces redoutables défis ne sera pas aisé, mais c’est en notre pouvoir. Nous devons en particulier résister à la tentation de nous retrancher derrière nos anciens systèmes de croyances, et faire face aux difficultés immédiates avec plus de courage. Le surendettement appelle une réduction de la dette et des plans de recapitalisation ou de liquidation des créances des prêteurs imprudents – suivant le modèle nordique et non le modèle japonais. De même, des mesures de stimulation et de relance par la demande seront insuffisantes pour rétablir une « croissance forte, durable et équilibrée » consécutivement à la crise économique et financière mondiale ; seules les réformes structurelles permettront d’assurer une croissance régulière. Deuxièmement, nous n’avancerons pas en nous appuyant sur des politiques macroéconomiques de plus en plus inefficaces.

Si l’optimisation des réformes structurelles reste un enjeu, en particulier au vu de la multiplicité des objectifs poursuivis, certains points semblent toutefois évidents. Une réglementation plus efficace des marchés de produits et un renforcement de la concurrence permettraient de réaliser des gains d’efficience, de réduire le coût de la vie, et de produire des effets sensibles sur les déséquilibres internationaux. Dans de nombreux cas, ces réformes pourraient rapidement produire des gains. Atténuer la rigidité des marchés du travail, notamment la protection de l’emploi, favoriserait une progression des embauches et probablement de la formation. On peut également citer les mesures favorisant la hausse du taux d’activité des femmes, notamment en améliorant les prestations d’éducation et d’accueil des jeunes enfants, ou le relèvement de l’âge effectif de la retraite. Un système éducatif mieux ajusté aux futures perspectives d’emplois, et dont les ressources seraient davantage axées sur les plus défavorisés, augmenterait le volume et la qualité de la main-d’œuvre, renforcerait la cohésion sociale et encouragerait l’innovation. Les investissements du secteur public, s’ils sont évalués et réalisés avec soin, peuvent fournir à l’État des actifs aux rendements plus élevés permettant de financer davantage d’engagements. Le Comité d’examen des situations économiques et des problèmes de développement formule régulièrement ce type de recommandations dans le cadre de ses Études économiques et de son projet Objectif croissance, en s’appuyant sur une base de connaissances très vaste constituée au fil des ans.

Les réformes présentent toutefois certains inconvénients. Ainsi, un fléchissement de la protection de l’emploi en période de ralentissement économique peut se traduire initialement par des pertes nettes d’emplois ; une amélioration quantitative et qualitative de l’enseignement soulève des problèmes de financement. Nous devons prendre en compte ces inconvénients, et reconnaître nos lacunes analytiques dans la mise en œuvre des politiques publiques. Cette prise de conscience a récemment conduit le Conseil de l’OCDE à lancer le projet sur les Nouvelles approches face aux défis économiques (NAEC). Les nouveaux systèmes de croyance relatifs aux mesures qui fonctionnent concrètement doivent reposer sur des fondements théoriques solides et sur des données factuelles. À bien des égards, nous commençons juste à jeter les bases analytiques de ces nouvelles approches.

Naturellement, les diagnostics et les recommandations ne sont qu’un des aspects de l’action publique. Mettre en œuvre des mesures concrètes pour assurer une « croissance forte, durable et équilibrée » sera encore plus difficile. Du fait de la mondialisation, de nombreuses initiatives souhaitables exigeront une certaine coopération internationale, donc un abandon de souveraineté, ce qui pourrait se révéler difficile à réaliser. Au niveau national, ceux qui profitent des pratiques actuelles résisteront énergiquement au changement. En outre, tout changement structurel est, par définition, déstabilisant et pourrait avoir des conséquences sociales et politiques imprévues. Néanmoins, sans modification de nos politiques publiques, nous n’atteindrons pas les objectifs recherchés et pourrions gravement menacer notre avenir économique.

John Kenneth Galbraith l’a fort bien résumé : « La politique n’est pas l’art du possible. Elle consiste à choisir entre le catastrophique et le désagréable. » Nous devons maintenant nous atteler à la tâche en choisissant l’option la moins désagréable.

 

Références et liens recommandés

Travaux de l'OCDE sur la croissance

Travaux de l'OCDE sur la croissance verte et le développement durable

www.williamwhite.ca

Groupe des Trente (2013), Long-term Finance and Economic Growth

Problématiques du Forum de l'OCDE 2013

Articles de l'Observateur de l'OCDE sur la gouvernance

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©BIS/betterphoto

Par William R. White, Président, Comité d’examen des situations économiques et des problèmes de développement de l’OCDE


©L'Annuel de l'OCDE 2013


 

 

 

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