Les réfugiés ne sont pas un fardeau, mais une chance

 

Quand près d’un million de « boat people » vietnamiens ont fui leur pays à la fin des années 1970 et au début des années 1980 pour chercher refuge ailleurs, ils ont généralement été considérés comme un fardeau, et bien souvent refoulés. Beaucoup ont fini par être autorisés à s’installer aux États-Unis. La plupart ne parlaient pas anglais à leur arrivée, avaient des ressources limitées et peu de compétences professionnelles pertinentes. Pourtant, les réfugiés vietnamiens sont maintenant davantage susceptibles d’occuper un emploi et de percevoir de bons revenus que les individus nés aux États-Unis.

Le monde connaît sa plus grande crise migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale. Plus de 22 millions de personnes ont été chassés de leur pays par la guerre et les persécutions. Les économies avancées de l’OCDE sont souvent réticentes à les accueillir, pour des raisons culturelles mais aussi économiques. Pourtant, l’accueil des réfugiés n’est pas uniquement une obligation humanitaire et juridique, c’est un investissement qui peut rapporter des dividendes économiques considérables. C’est le message principal d’une nouvelle étude que j’ai rédigée pour l’Open Political Economy Network (OPEN), nouveau groupe de réflexion international, et Tent, nouvelle fondation qui vise à aider les personnes déplacées de force.

Les réfugiés participent économiquement aux sociétés qui les accueillent en tant que travailleurs, innovateurs, entrepreneurs, contribuables, consommateurs et investisseurs. Leurs efforts contribuent à créer des emplois, augmenter la productivité et les salaires des travailleurs locaux, améliorer les rendements du capital, stimuler les échanges et investissements internationaux, et favoriser l’innovation, la création d’entreprises et la croissance.

Les dividendes des réfugiés

Accueillir des réfugiés suppose généralement un investissement initial, le plus souvent au moyen de fonds publics. Dans les économies où la demande est déprimée, cet investissement accru fait l’effet d’une petite relance budgétaire, rapportant un dividende immédiat en termes de demande.

Une fois que les réfugiés travaillent, cet investissement peut rapporter sept dividendes supplémentaires :

Certains réfugiés occupent des emplois salissants, pénibles, dangereux et monotones que les locaux dédaignent, comme le nettoyage des bureaux et l’accompagnement des personnes âgées. Ce dividende en termes de pénibilité permet aux locaux d’occuper des emplois plus qualifiés, mieux rémunérés et plus intéressants.

Les réfugiés très qualifiés (et leurs enfants très qualifiés) apportent un dividende de compétences. Leurs compétences différentes et complémentaires comblent les pénuries sur le marché du travail et améliorent la productivité des locaux. Un tiers des réfugiés récents en Suède sont diplômés ; plus des deux tiers d’entre eux possèdent des compétences qui correspondent à des vacances d’emploi exigeant un diplôme.

Les réfugiés dynamiques créent des entreprises qui génèrent de la richesse, font travailler les locaux, contribuent à rendre l’économie plus dynamique et flexible, et stimulent les échanges et investissements internationaux. Ce dividende de dynamisme peut s’avérer considérable. Sergey Brin, réfugié soviétique qui est arrivé enfant aux États-Unis, est le cofondateur de Google, deuxième entreprise du pays. Li Ka-shing, Chinois réfugié à Hong Kong, alors colonie britannique, après la Révolution communiste de 1949, est aujourd'hui l’homme le plus riche d’Asie.

Grâce à leurs diverses perspectives et expériences, les réfugiés et leurs enfants contribuent à lancer de nouvelles idées et technologies. Les personnes arrachées à une culture et exposées à une autre ont tendance à être plus créatives, tandis que les groupes d’horizons variés sont meilleurs pour résoudre les problèmes que les groupes homogènes d’experts. Ce dividende de diversité est important : plus de trois brevets sur quatre délivrés dans les dix premières universités américaines productrices de brevets en 2011 avaient au moins un inventeur né à l’étranger.

Les sociétés vieillissantes dont la population autochtone d’âge actif diminue, comme l’Allemagne, tirent parti de l’arrivée de réfugiés jeunes, qui génère un dividende démographique. En plus de compléter les compétences des travailleurs âgés plus expérimentés, les réfugiés participent à la prise en charge du nombre croissant de retraités. Ils contribuent également à la démographie, donc à l’investissement et à la croissance.

Les réfugiés apportent aussi un dividende de dette. D’après l’OCDE, les immigrés sont généralement des contributeurs nets aux finances publiques ; en Australie, les réfugiés le deviennent au bout de 12 ans. Les impôts dont s’acquittent les réfugiés contribuent même au service et au remboursement des dettes publiques considérables contractées par de nombreux pays pour verser des prestations à leurs populations.

Enfin, les réfugiés fournissent un dividende en termes de développement – pour eux-mêmes, leurs enfants et leurs pays d’origine. Les envois de fonds au Libéria, pays à forte émigration, représentent 18,5 % du PIB.

La capacité des réfugiés à contribuer à l’économie dépend partiellement de leurs caractéristiques, mais aussi des politiques et des institutions du pays d’accueil. D’un côté, le modèle américain fournit une aide initiale intense mais courte aux réfugiés, lesquels doivent ensuite se débrouiller seuls. De l’autre, le modèle suédois adopte depuis toujours une approche caritative. Si la Suède privilégie désormais davantage l’emploi des réfugiés, les obstacles restent élevés.

En revanche, les réfugiés aux États-Unis sont davantage susceptibles de travailler que les locaux, et leur revenu a tendance à augmenter rapidement. Si le modèle américain n’est pas parfait, il sert souvent de référence aux pays européens. Le programme idéal d’accueil des réfugiés combinerait l’assistance active du modèle suédois et les possibilités de travailler et d’entreprendre du modèle américain. De nombreux pays européens ont beaucoup à apprendre, offrant le pire des deux modèles : une aide limitée aux réfugiés et des obstacles élevés à l’emploi et à l’entrepreneuriat, avec pour conséquence la misère et l’échec, ainsi qu’un ressentiment infondé à l’égard des réfugiés. Il est souhaitable, économiquement et politiquement, d’investir davantage dans les réfugiés et de mener des réformes pour ouvrir des perspectives d’amélioration.

Soutien et opportunité

La priorité devrait consister à accélérer l’accès des réfugiés à l’emploi. Ils doivent avoir le droit de travailler, posséder des compétences appropriées et bénéficier d’opportunités. Faciliter les demandes d’asile depuis les pays hors UE et la réinstallation une fois la demande acceptée permettrait aux réfugiés de travailler dès leur arrivée. Tous les gouvernements devraient s’efforcer de traiter plus rapidement les demandes d’asile, et permettre aux demandeurs de travailler dans l’intervalle, comme en Suède (mais pas aux États-Unis).

L’employabilité des réfugiés est également cruciale. Dès leur arrivée, voire avant, leur niveau d’instruction et de compétences devrait être évalué pour identifier leurs besoins de formation, y répondre et mieux cibler les possibilités d’emploi. Des cours d’alphabétisation devraient être proposés la cas échéant, et la formation linguistique devrait être adaptée aux besoins professionnels des réfugiés. La formation et le développement des compétences peuvent permettre aux réfugiés de trouver des emplois durables plus qualifiés et mieux rémunérés. La reconnaissance et la conversion des qualifications étrangères devraient être simplifiées. Il faut 25 000 GBP pour former un médecin réfugié à exercer au Royaume-Uni, soit un dixième du coût du cursus complet.

Les compétences ne sont guère utiles sans possibilité d’emploi. Les réfugiés devraient être réinstallés en fonction des emplois disponibles, et non des logements bon marché. Les gouvernements devraient activement faire respecter les lois contre la discrimination. Faciliter l’accès des réfugiés à l’emploi constitue une autre raison pour les pays possédant des marchés du travail rigides et dichotomiques (travailleurs intégrés/exclus) les ouvrir aux exclus. En outre, les gouvernements devraient éliminer les obstacles bureaucratiques à l’entrepreneuriat pour permettre aux réfugiés d’entreprendre.

Si l’aide publique aux réfugiés doit initialement être généreuse, rapide et étendue, une assistance sociale illimitée peut avoir un impact négatif. Pour l’avenir, il est essentiel que les enfants réfugiés ne soient pas à la traîne à l’école.

Les associations, mais surtout les entreprises, en embauchant des réfugiés, jouent un rôle central. Par exemple, dans le cadre de la Tent Alliance, les chefs d’entreprise peuvent s’engager à améliorer la vie des réfugiés et des collectivités qui les accueillent.

Les décideurs et les experts devraient cesser de parler des réfugiés en termes de charge à partager, et plutôt évoquer l’idée d’une opportunité à saisir. Avec un investissement préalable suffisant et des politiques pertinentes, l’accueil des réfugiés rapportera des dividendes économiques non négligeables.

Voir www.opennetwork.net et www.tent.org

Références

Philippe Legrain (2016), « Refugees Work: A humanitarian investment that yields economic dividends », OPEN et Tent

OCDE (2013), « L’impact fiscal de l’immigration dans les pays de l’OCDE », dans Perspectives des migrations internationales 2013, Éditions OCDE

 

L'intégration des immigrés au Forum de l'OCDE 2016

Autres thématiques du Forum de l'OCDE 2016

Travaux de l'OCDE sur les migrations

Travaux de l'OCDE sur les prestations et questions sociales

Travaux de l'OCDE sur l'emploi

Base de données sur les migrations internationales

L'Observateur de l'OCDE

L'Annuel de l'OCDE

‌‌‌‌Philippe Legrain

Philippe Legrain
Fondateur, Open Political Economy Network (OPEN), Professeur invité, Institut européen, London School of Economics

‌@plegrain

‌‌‌‌


© L'Annuel de l'OCDE 2016

 

Documents connexes

 

Also AvailableEgalement disponible(s)