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Les chiffres comptent autant que les sentiments

 

Dans la pièce d’Henrik Ibsen Un ennemi du peuple, un médecin dénonce la contamination des thermes de sa ville dans une bonne intention, mais se heurte à des intérêts particuliers et à l’hostilité de la population. À la fin, les faits sont rejetés, la vérité déformée et les eaux polluées laissées en l’état. Quant au médecin, il est désigné comme un ennemi et mis au ban.

 

Bien que l’œuvre d’Ibsen date de 1882, sa morale est toujours d’actualité. En effet, notre époque est celle des « faits alternatifs », où la vérité est dénigrée et les experts traités en parias. Post-truth (« post-vérité ») a d’ailleurs été choisi comme mot de l’année 2016 par l’Oxford Dictionary.

 

Malheureusement, la propagation et l’utilisation abusive de fausses données empoisonnent l’opinion publique et ternissent le débat politique. Des nouvelles délibérément fausses (fake news) et des faits alternatifs – qui sont en réalité des « mensonges » – sont utilisés pour influencer ou manipuler l’opinion, ce qui met clairement en péril la démocratie.

 

Ce phénomène destructeur pourrait-il être un effet secondaire de notre révolution de l’information ? Prenons les médias sociaux, par exemple. Pour le statisticien, ils présentent de nombreux avantages, le premier étant de pouvoir fournir, à partir de données recueillies sur internet, des renseignements plus détaillés et actuels sur les conditions de vie des gens. En revanche, cette pléthore de données – 90 % du total des données jamais produites l’ont été ces dernières années – rend le tri entre faits avérés et opinions personnelles de plus en plus difficile. Les médias sociaux ayant détrôné les médias traditionnels comme source d’information, les opinions se forment désormais d’une manière plus directe, immédiate et interactive, dans un cadre fermé (groupes d’amis, cercle familial et « bulles cognitives »). En conséquence, les sentiments commencent à l’emporter sur le factuel et sur les chiffres et, comme dans la pièce d’Ibsen, à détourner les gens de la vérité et de la bonne voie.

 

Prenons l’exemple de l’immigration. Les données de l’OCDE montrent qu’à long terme, celle-ci a une incidence positive sur la situation budgétaire du pays d’accueil, car la contribution des immigrés aux recettes fiscales finit par excéder les prestations qu’ils perçoivent. Or, ces faits sont rarement évoqués dans les débats publics sur les migrations.

 

Où tout cela place-t-il les organisations comme l’OCDE, dont les activités reposent sur les faits et les données ? Comment réagir ?

 

La réponse est simple : les données et éléments factuels de qualité sont nécessaires à l’élaboration de politiques judicieuses. Administrations, entreprises et citoyens ont besoin de statistiques fiables pour faire le point sur une situation et se fixer un cap. Les pays signataires d’instruments internationaux comme les Objectifs de développement durable de l’ONU ou l’Accord de Paris sur le climat ont besoin de statistiques de qualité pour mesurer les progrès accomplis. L’OCDE joue à cet égard un rôle important et continuera à s’y employer pour que les pays disposent de repères.

 

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Les offices statistiques nationaux et les organisations internationales comme l’OCDE n’ont malheureusement pas d’autre choix que de combattre la vague de post-vérité. Ils doivent réaffirmer leur valeur et rétablir l’autorité des statistiques officielles, de la même façon que l’on observe un retour aux valeurs dans les médias, comme en témoigne ces derniers mois la forte hausse des abonnements aux titres de la presse traditionnelle, tels que le New York Times.

 

Bien sûr, il n’est pas suffisant d’être « officiel ». Les États se sont eux aussi rendus coupables de travestissement des chiffres. D’où l’importance d’une coopération internationale : les offices statistiques nationaux doivent travailler ensemble, mais aussi s’inciter mutuellement à produire des données transparentes, comparables et fiables.

 

La Recommandation de l’OCDE concernant les bonnes pratiques statistiques de 2015, fondée sur les Principes fondamentaux de la statistique officielle adoptés par l’ONU en 1994 et réaffirmés en 2014, insiste sur la nécessité de produire des données crédibles, bien expliquées et transparentes.

 

Dans l’ère post-vérité, ceux qui produisent les statistiques officielles ont une double responsabilité : fournir des informations statistiques fiables et de qualité à l’intention des citoyens et des décideurs, et les diffuser de façon plus largement et plus clairement surtoutesles plateformes de médias populaires afin d’aider les individus à se forger des opinions et à prendre des décisions sur la base de faits vérifiables.

 

Il faut aussi veiller à ce que les statistiques officielles soient pertinentes et traitent des préoccupations de la population. Recourir aux données massives et aux nouvelles technologies, en complément des sources de données traditionnelles, permet d’obtenir des données qui rendent véritablement compte des grandes problématiques du quotidien de tout un chacun. C’est par exemple ce que l’OCDE a fait en menant à bien des travaux novateurs sur la mesure du bien-être dans le cadre de l’Initiative du Vivre mieux.

 

L’OCDE a également fait de grands progrès pour élargir l’accès à son immense réserve de données : celles-ci sont désormais ouvertes et librement accessibles, notamment depuis un nouveau portail en ligne. Nous nous employons aussi à renforcer l’interaction avec le grand public avec nos diverses manifestations comme le Forum annuel de l’OCDE ou le Forum mondial bisannuel sur les statistiques, les connaissances et les politiques, ainsi qu’en proposant des innovations en ligne à l’instar de l’Indicateur du Vivre mieux.

 

Enfin, nous présentons dorénavant nos données sur différents canaux et appareils (smartphones, blogs, et même YouTube) et développons notre présence sur Facebook.

 

De l’importance des sensibilités

Nous devons aussi aller au-delà de la publication de données brutes, et faire davantage pour comprendre les sentiments et les opinions. Nous devons en particulier nous montrer vigilants dès que nos données objectives vont à l’encontre de la perception de l’opinion publique, et analyser les raisons d’un tel décalage. C’est précisément l’un des objectifs que nous poursuivons dans les travaux engagés pour analyser les déterminants du bien-être subjectif et mesurer la confiance, ou encore à travers l’outil interactif Comparez votre revenu.

 

En somme, les statisticiens officiels ne doivent pas se dérober. Ils doivent prendre la parole avec confiance et ne plus attendre que les faits parlent d’eux-mêmes. Selon les principes de l’ONU, les organismes officiels de la statistique sont habilités à commenter toute interprétation erronée des données. Les faits comptent, et de nombreux enjeux, le changement climatique par exemple, sont bien trop importants pour que nous laissions les faits les concernant être dénaturés. Afin de rivaliser dans un monde dominé par les faits alternatifs et la post-vérité, les statisticiens officiels doivent savoir exposer des situations de manière structurée et éloquente pour parvenir à convaincre.

 

L’OCDE s’en est montrée capable dans un large éventail de domaines, des résultats éducatifs à la transparence fiscale internationale. C’est un talent que toutes les organisations associées à la statistique officielle devront développer à l’avenir. En rassemblant des données solides et en présentant des arguments irréfutables sur les plateformes populaires, les experts de la statistique ne seront pas désignés comme les ennemis du peuple, mais comme leurs serviteurs.

 

Note : Pour aider les offices statistiques nationaux et les organisations internationales à améliorer leur stratégie de communication autour de ces questions, l’OCDE organise une conférence intitulée « Étayer avec des faits la formation des opinions : le rôle des statistiques officielles dans une société de communication en évolution », qui aura lieu dans son centre de conférences à Paris, les 6 et 7 octobre 2017.

 

Références et lectures complémentaires

ONU (2014), Principes fondamentaux de la statistique officielle, https://unstats.un.org/unsd/dnss/gp/FP-New-F.pdf, 29 janvier

Recommandation du Conseil de l’OCDE concernant les bonnes pratiques statistiques, http://www.oecd.org/statistics/good-practice-toolkit/Brochure_Recommendation_du_Conseil_de_l_OCDE_sur_les_bonnes_pratiques_statistiques.pdf

 

« Value of Official Statistics : Convincing our stakeholders, measuring value of statistics », article de la CEE-ONU, du CSO (Irlande) et de l’OCDE paru dans OECD Statistics Newsletter, n° 65, novembre 2016, https://issuu.com/oecd-stat-newsletter/docs/oecd-statistics-newsletter-11-2016/3

OCDE, Initiative du Vivre mieux, http://www.oecd.org/fr/statistiques/initiative-vivre-mieux.htm

OCDE, Indicateur du Vivre mieux, http://www.oecdbetterlifeindex.org/fr/

OCDE, Comparez votre revenu, http://www.compareyourincome.org/

© L'Annuel de l'OCDE 2017

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Martine Durand  

Chef Statisticienne et Directrice, Direction des statistiques de l’OCDE

© L'Annuel de l'OCDE 2017

 

 

 

 

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