Le coût de la défiance

 

Bien que la confiance soit au cœur de l’économie mondiale actuelle, elle devient de plus en plus rare dans de nombreuses sociétés. La défiance porte particulièrement sur les grandes entreprises, les parlements et les gouvernements, et menace notre capacité à relever certains des grands défis actuels.

Imaginez la scène : Checkpoint Charlie, Berlin, dans les années 1960. Un échange d’espions. Les deux personnages marchent l’un vers l’autre en traversant le no man’s land qui sépare l’Ouest et l’Est. Ils se rencontrent au milieu du passage, font une pause, puis chacun continue sa route pour atteindre l’autre côté.

Sans confiance, les transactions économiques seraient aussi tendues que ces transferts du temps de la Guerre froide, échanges simultanés entre personnes suspicieuses. La confiance est essentielle à toute économie impliquant des échanges marchands, dont les parties prenantes aux transactions sont séparées dans l’espace et dans le temps, et dont l’argent constitue le moyen d’échange.

Les économies avancées actuelles requièrent un niveau de confiance remarquable. Les biens manufacturés sont généralement liés à des chaînes d’approvisionnement complexes, assorties d’exigences de qualité et de délai, dont les nombreux maillons transcendent les continents. La mondialisation crée de plus en plus de liens entre les gens issus de cultures et de cadres juridiques différents. Les technologies numériques ont bâti de nouvelles communautés de personnes participant à de multiples innovations économiques et sociales, souvent portées par un idéalisme remarquable.

Plus des deux tiers de l’activité économique des pays de l’OCDE portent sur des services, dont la qualité ne peut souvent être appréciée qu’après leur achat ou leur consommation. Le niveau de confiance exigé n’en est que plus élevé. Contrairement à l’économie des années 1960, marquée par les produits standardisés produits dans des chaînes d’assemblage, il est devenu difficile de contrôler les efforts et la qualité du travail de chaque employé. Par exemple, un responsable supervisant des programmeurs informatiques ne pourra apprécier la qualité de leur code logiciel qu’une fois le projet achevé. Le responsable d’une équipe d’auxiliaires de vie ne saura évaluer l’amabilité et la qualité des soins dispensés auprès des retraités ou des personnes dont ils s’occupent qu’en étant à leurs côtés pendant le travail.

De nombreux emplois, qui exigent une somme considérable de connaissances tacites, sont difficiles à superviser et dépendent de l’engagement personnel et de l’expérience des individus. L’importance de la confiance pour tant d’activités économiques explique le poids acquis par la réputation aux yeux des entreprises. La majeure partie de leur valeur étant immatérielle, elle peut s’évaporer du jour au lendemain si un scandale touche l’entreprise.

Ce haut niveau de confiance exigé est dorénavant passé du domaine économique et professionnel à la société au sens large. La plupart des habitants des pays de l’OCDE vivent dans de vastes zones urbaines avec de nombreux immigrés de première ou deuxième génération, issus de cultures différentes. Si des tensions se traduisent parfois par des actes de violence ou de délinquance, il est surprenant de voir que le calme et l’harmonie règnent dans la plupart des grandes villes. Les enquêtes sociales internationales, à travers des questions telles que «  diriez-vous que d’une manière générale, vous pouvez faire confiance aux gens ? », indiquent que le niveau global de confiance a augmenté au fil du temps, ou est au moins semblable à ce qu’il était avant la crise financière.

En dépit de la crise, il subsiste, par nécessité, un lien de confiance dans l’économie mondialisée des biens immatériels, des services et des réseaux de production complexes.

 
©Reuters / Danish Siddiqui


Mais, paradoxalement, la confiance à l’égard de certaines institutions s’est érodée au fil du temps dans de nombreux pays. C’est le cas pour les gouvernements et les parlements. Les grandes entreprises, qui n’ont jamais joui d’un grand capital confiance, inspirent aujourd’hui de la méfiance. Dans certains pays, la défiance s’applique à d’autres institutions économiques comme les syndicats et, sans surprise, les banques. Même si nous restons confiants dans notre expérience personnelle au travail ou à la tête d’une entreprise, nombre d’entre nous se méfient de plus en plus des institutions censées modeler et réguler l’environnement économique et politique général.

Cette érosion de la confiance est importante à deux égards. Tout d’abord, elle porte directement préjudice à la croissance économique. La défiance à l’égard des entreprises se généralise  pas seulement les banques, mais aussi les fournisseurs d’énergie, les commerçants en ligne et les producteurs agroalimentaires, entre autres. Ce phénomène encourage la mise en place d’une réglementation, en partie superflue (et en partie nécessaire) et contribue à un climat d’incertitude qui décourage l’investissement.

De plus, il est fondamental et urgent d’adopter une perspective à plus long terme pour relever les défis de la durabilité. Qu’il s’agisse de réduire les émissions de gaz à effet de serre pour s’attaquer au changement climatique, ou d’engager les réformes structurelles des retraites et de la protection sociale pour faire face à l’évolution démographique et aux contraintes budgétaires, les sociétés occidentales ne pourront prendre les décisions difficiles mais nécessaires qu’avec un minimum de confiance envers leurs dirigeants. Qu’ils soient hommes politiques, fonctionnaires, chefs d’entreprise ou technocrates, ils ne convaincront une majorité de citoyens d’accepter des sacrifices à court terme au nom de la durabilité à long terme que s’ils inspirent confiance.

Étant donné la défiance suscitée par tant d’institutions, on se demande qui remplit actuellement cette condition. La durabilité économique et sociale restera lettre morte sans un effort significatif, dans trois domaines notamment. Il faut sensibiliser les citoyens à l’ampleur des défis auxquels ils sont confrontés par la création d’indicateurs mesurant les résultats à long terme, comme la comptabilité générationnelle ou les biens naturels. Il faut en outre créer des institutions respectées ou rétablir la confiance vis-à-vis des institutions existantes, notamment par l’instauration d’une véritable transparence et d’expérimentations de la participation numérique. Enfin, il faut un leadership axé sur le bien-être à long terme et sur la volonté de résister au populisme, en tirant parti des extraordinaires liens de confiance qui s’expriment aujourd’hui dans nos sociétés. Ces préceptes sont simples à énoncer, mais extrêmement difficiles à mettre en œuvre   raison de plus pour les appliquer sans délai.


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Enlightenment Economics

Travaux de l'OCDE sur l'économie

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Par Diane Coyle, Directrice, Enlightenment Economics, chercheur associé, Smith School for Enterprise and the Environnement, Université d’Oxford

 

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