Heurs et malheurs du PIB

 

Une politique économique ne peut être opérante que si ses concepteurs – et les électeurs auxquels ils sont redevables – savent comment va l’économie. Pour appréhender l’économie dans sa globalité, on se base sur les statistiques disponibles. Les statistiques économiques déterminent donc les politiques publiques et les événements, et la mesure la plus observée est la croissance du produit intérieur brut (PIB).

 

Dans beaucoup d’économies développées, la croissance du PIB réel est l’un des principaux déterminants du vote populaire. Il est donc légitime que les responsables politiques s’y intéressent : après tout, le chômage et les revenus des ménages en dépendent.

 

Cependant, les médias et le débat public se focalisent trop sur la publication des estimations de PIB. La croissance inclusive comporte de multiples facettes qui ne sont pas reflétées dans ces statistiques trimestrielles.

 

La mesure de la croissance n’est pas semblable à celle de l’altitude d’une montagne ; le PIB n’est pas un objet naturel mais une construction artificielle. L’établissement des statistiques des comptes nationaux intègre beaucoup d’inconnues, il y a des ajustements à opérer, et la marge d’incertitude est telle que la différence entre une évolution de croissance trimestrielle de 0,2 % ou de 0,4 % ne signifie pas grand-chose.

 

Les critiques du PIB ne manquent pas. Il y a les partisans de la croissance zéro – préférence qui, de toute évidence, n’est pas partagée par une majorité d’électeurs. Certains observateurs pensent que l’on devrait retenir des mesures autres que le PIB, intégrant les effets secondaires négatifs de la croissance – pollution et autres dommages environnementaux, criminalité, inégalités. Cette approche a le défaut d’ignorer certaines externalités positives non prises en compte dans les statistiques, surtout les bienfaits de l’innovation. Si l’on peut essayer d’intégrer certaines améliorations qualitatives, par exemple dans l’électronique grand public, les statistiques sont incapables de rendre compte de tous les bénéfices apportés par des biens et services nouveaux.

 

Le débat sur les alternatives au PIB est embrouillé par la confusion entre activité économique et bien-être social. Le PIB est une mesure de l’activité économique, il évalue la dépense ou la production. Lors de son introduction en pleine Seconde Guerre mondiale, certains économistes, parmi lesquels Simon Kuznets, auraient préféré une mesure du bien-être, mais les exigences productivistes de l’économie de guerre l’ont emporté. Aujourd’hui aussi, certains critiques du PIB appellent à mesurer le bien-être plutôt que la production.

 

Leur argument est parfaitement recevable : les politiques doivent chercher à agir sur les facteurs contribuant au bien-être, pas seulement à la croissance économique. Pourtant, chercher à combiner tous ces facteurs en un seul indicateur qui remplacerait le PIB serait une erreur. Ce serait occulter les arbitrages entre différents aspects du bien-être, et poser une hypothèse implicite sur l’importance que nous attachons à tel ou tel aspect. Un système de « tableau de bord » tel que l’indicateur du vivre mieux de l’OCDE, permet de rendre explicites les composantes et leurs pondérations, et apporte un éclairage constructif au débat public.

 

Les tableaux de bord sont relativement nouveaux et celui-ci, comme les autres, est perfectible. Selon les pays, les électeurs souhaiteront y inclure des composantes différentes répondant à leurs critères du bien-être et y affecter différentes pondérations. Il importe également de présenter l’évolution du tableau de bord au fil du temps de manière intuitive, car c’est de l’évolution de la situation que les responsables publics doivent rendre compte. Les outils de visualisation des données, comme ceux, interactifs et partageables, que l’on trouve sur le site de l’OCDE, peuvent être très utiles. Comme ils sont interactifs, les réactions des utilisateurs peuvent à leur tour influer sur leur développement.

 

L’autre problème important est la mesure de la soutenabilité, ou l’arbitrage à opérer entre aujourd’hui et demain. L’existence d’indicateurs environnementaux qualitatifs dans un tableau de bord n’est qu’un premier pas. La soutenabilité comporte plusieurs dimensions, notamment financière, sociale et environnementale. Idéalement, il faudrait que certaines figurent dans un tableau de bord de performance.

 

La soutenabilité consiste à savoir si la qualité de vie qui prévaut aujourd’hui existera demain. Sommes-nous en train de dévorer notre capital, compromettons-nous les ressources dont nous aurons besoin demain ? Aucun tableau de bord ne peut entièrement répondre à cette question – il faudrait pour cela poser des hypothèses sur la croissance, le progrès technique et les comportements. Au moins pouvons-nous déjà observer le niveau d’épargne ou de désépargne nette de différents actifs : actifs financiers et physiques de l’économie, mais aussi capital humain et capital naturel.

 

Collecter et présenter ces statistiques est une entreprise ambitieuse. Il est pourtant indispensable de mesurer l’économie d’une manière qui oriente les politiques à rechercher le bien-être des sociétés, et non plus seulement la croissance économique. Nous avons au moins pris un bon départ.

 

* Diane Coyle est l’auteur de GDP: A Brief But Affectionate History, qui vient de paraître, 2014, Princeton University Press.

 

 

 

Références

 

Duch, Raymond M. and Randolph T. Stevenson (2008), The Economic Vote: How Political and Economic Institutions Condition Election Results, Cambridge University Press.

 

Jackson, Tim(2009), Prosperity Without Growth: Economics for a Finite Planet, Earthscan, New York.

 

Coyle, Diane (2011), The Economics of Enough: How to Run the Economy as if the Future Matters, Princeton University Press.

 

Travaux de l’OCDE sur l’économie

 

Série des Orateurs du Forum de l’OCDE : Prendre la mesure du progrès économique

 

Thématique du Forum de l’OCDE 2014

 

Indicateur du vivre mieux de l’OCDE

 

Profile shot of Diana Coyle

Diane Coyle

Professeur d’économie, Université de Manchester*

© OCDE


@OECD Yearbook 2014

 

 

 

Also Available