Finance, amoralité et double langage

 

Lorsque j’ai interrogé 200 banquiers et salariés de la City de Londres, centre financier de l’Europe, le plus saisissant a peut-être été le langage employé. Pas tellement à cause des grossièretés, pourtant nombreuses, du jargon technique ou des acronymes obscurs : j’ai surtout été marqué par des termes qui paraissent conçus afin d’éluder toute possibilité de questionnement éthique. 

Lors des discussions sur l’utilisation par les banques qui les emploient des brèches du droit fiscal pour que certains de leurs grands clients puissent légalement échapper à l’impôt, les banquiers utilisent des expressions telles qu’« optimisation fiscale » ou « mécanismes fiscalement efficaces ». Les avocats fiscalistes et régulateurs de la finance qui entérinent les inventions du secteur bancaire sont « favorables aux affaires » ; les activités frauduleuses et les tromperies avérées deviennent des « ventes de contrats inadaptés » ; et l’exploitation des incohérences entre différentes réglementations nationales, de simples « arbitrages réglementaires ».

Quand on travaille pour une grande banque de la City, m’a-t-on expliqué, on ne se demande pas si une proposition est bonne ou mauvaise, mais si elle sera rentable et juridiquement admissible. Le langage des banquiers vise à « passer les étapes » : juristes, gestionnaires des risques, auditeurs internes et externes, autorités réglementaires. Une fois ces validations obtenues, tout devient possible.

Le cliché du banquier malfaisant et immoral n’a donc pas de sens. Les banques disposent d’imposants services de contrôle interne, forts de dizaines de milliers de salariés qui vérifient la conformité aux normes et conduisent des audits. Si l’on excepte les inévitables brebis galeuses et ceux qui ont participé aux manipulations du Libor et des taux de change, les banquiers semblent en majorité soucieux de ne pas contrevenir aux règles. Leur question est toujours la même : comment déjouer le système sans en enfreindre les règles ?

Avant 2008, les acteurs de la finance qui écoulaient des bombes à retardement sous forme d’actifs toxiques ne s’interrogeaient pas sur la valeur de ces produits pour leurs clients, pour l’économie ou leur employeur – qui pouvait au demeurant les licencier du jour au lendemain. Ils veillaient à ce que leurs activités restent légales, sans s’interroger plus avant.

Pour les banquiers, le mot-clé est « amoralité », qu’ils distinguent clairement de l’immoralité. Dans le film emblématique Wall Street, Gordon Gekko enfreint délibérément les règles, et dans Le Loup de Wall Street, Jordan Belfort bafoue constamment la loi : Gekko et Belfort sont immoraux.

‌Fibre amorale : Michael Douglas/Gordon Gekko dans Wall Street et Leonardo di Caprio/Jordan Belfort dans Le Loup de Wall Street

 

Or, la décision amorale élude la question du bien et du mal et s’attache uniquement à établir si une action est autorisée ou non. Si elle est autorisée, il reste uniquement à en mesurer les risques en termes de réputation, et quelle en serait la résonance médiatique.

Le « compartimentage » est un autre mot cher aux banquiers : on peut parfaitement être un citoyen honnête et respectable dans la vie personnelle tout en utilisant au bureau des techniques de vente agressive pour placer des produits financiers lucratifs auprès d’un « type dans une petite banque suédoise » qui ne comprend manifestement pas ce qu’il achète. Le meilleur compliment imaginable dans la City consiste à qualifier quelqu’un de « professionnel » : cela signifie qu’il agit sans que ses émotions n’interfèrent – sans parler des valeurs morales, qui n’ont tout simplement pas cours au bureau. Le mot « éthique » n’est prononcé qu’en association avec « professionnelle », et évoque une obéissance quasi absolue à la hiérarchie.

Voilà l’état d’esprit créé par une idéologie de la « valeur pour l’actionnaire » ; les salariés des sociétés cotées sont persuadés que leur mission se résume à un objectif unique : faire gagner autant d’argent que possible aux actionnaires – dans les limites de la loi.

J’ai pourtant soumis à mes interlocuteurs des dilemmes moraux manifestes, notamment la caution contestable que peuvent apporter des lois rédigées avec l’assistance de lobbyistes de leur propre banque. C’est sans doute le propre des législations : elles s’efforcent de rattraper la technologie, et, pendant quelque temps, les nouveaux produits financiers s’inscrivent dans un vide juridique. Cela explique en partie l’extrême opacité et la complexité intentionnelle des différentes variantes des obligations adossées à des emprunts qui ont conduit l’économie mondiale au bord de l’effondrement en 2008.

En définitive, il est difficile de prendre au sérieux les promesses solennelles de révolution culturelle dans la profession, prononcées par les grands financiers après la chute de Lehman Brothers. Car les banques sont toujours cotées en Bourse, et toujours soumises au diktat de l’amoralité. Tandis que, dans le monde entier, des citoyens appellent à changer les règles du jeu, mes interlocuteurs me l’ont, en majorité, bien assuré : leurs banques continuent leurs affaires comme si de rien n’était.

 

Luyendijk, Joris, trad. Lorraine De Plunkett (2016), Plongée en eau trouble – Enquête explosive chez les banquiers, Plon

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