Podium : Essor des échanges numériques : un nouvel ordre mondial ?

 

Le numérique nous est devenu si familier que nous oublions parfois l’ampleur du phénomène et les bouleversements qu’il induit. En dix ans, les flux numériques transfrontières ont été multipliés par 45. On estime que quelque 211 térabits de données, soit l’équivalent de 8 500 Wikipédia, s’échangent chaque seconde dans le monde. Environ 12 % des échanges mondiaux de biens de consommation se font dorénavant par voie électronique. Et quelque 50 millions de petites entreprises sont présentes sur Facebook, un chiffre qui a doublé depuis 2013.

Ce déluge de données modifie la nature de la mondialisation — et pourrait bouleverser l’équilibre économique international. Une étude récente réalisée par McKinsey Global Institute (MGI) révèle que la valeur des flux de données dépasse désormais celle des échanges mondiaux de biens physiques. Au total, les flux de biens, de services, financiers, de personnes et de données ont entraîné une hausse du PIB mondial d’au moins 10 % sur dix ans – plus 7 800 milliards USD pour la seule année 2014, dont 2 800 milliards pour les flux de données. Et ce n’est qu’un début.

Exploiter la puissance du numérique devrait être une priorité absolue pour les décideurs et les entreprises du monde entier. L’une des solutions pour doper le cybercommerce transfrontière consiste à traiter des questions telles que la mise en place de systèmes de paiement uniques, la coordination des problématiques fiscales et la logistique intégrée. Du côté de l’offre, la constitution d’écosystèmes locaux rassemblant des entrepreneurs, des universités et des entreprises, et le développement de talents compétents en codage ou en gestion des mégadonnées peuvent donner naissance à une génération de « licornes » à Stockholm, Londres, Berlin ou Paris. Parallèlement, les principales plateformes numériques mondiales – Alibaba, Amazon, eBay, Flipkart et Rakuten en tête – transforment des millions de petites entreprises en « micro-multinationales » exportatrices. Les entreprises du monde entier peuvent se libérer des contraintes de leurs marchés locaux et entrer en relation avec des clients, des fournisseurs, des financeurs et des talents du monde entier. Ces évolutions ont des retombées sur la sphère des biens physiques. De fait, nombre d’entreprises simplifient et raccourcissent les chaînes logistiques mondiales lorsqu’elles le peuvent. Pour un éventail de produits, les coûts de main-d’œuvre ne sont plus la préoccupation première, avec le développement de l’automatisation.

La transition du physique au virtuel semble se faire à l’avantage des États-Unis, premier producteur mondial de plateformes et de contenus numériques. Le pays représente plus de 50 % des contenus consommés dans chaque région du monde, à l’exception de l’Europe. La Chine n’est pas en reste. Alibaba règne en maître sur le commerce interentreprises mondial, établissant de vastes réseaux de petites entreprises – et signant au passage la plus forte entrée en bourse de l’histoire.

Les autres pays en développement, qui ont longtemps misé sur des coûts de fabrication faibles, seront-ils les grands perdants ? Qu’en sera-t-il de l’Europe, en particulier des pays qui, comme l’Allemagne, ont bâti leur richesse sur de grands secteurs exportateurs de biens physiques ?

Les membres de l’UE occupent aujourd’hui 19 des 25 premières places du classement mondial de la participation aux flux de données transfrontières publié par MGI. Les Pays-Bas arrivent en tête, forts de leurs choix stratégiques, misant désormais autant sur les flux de données que sur leur infrastructure portuaire. On note toutefois trois ombres au tableau : la majorité des pays de l’UE ont décroché dans le classement MGI ; les pays scandinaves, la Belgique et les pays d’Europe du Sud migrent progressivement à la périphérie de ces flux de données ; le volume combiné des activités nationales liées aux données dans les 28 pays de l’UE est inférieur au total des flux entrants de données provenant des États-Unis.

Pour réussir dans cette nouvelle ère, il faudra être bien connecté et maîtriser le numérique. D’où l’importance d’investir dans l’infrastructure, l’éducation et la formation. Il ne tient désormais qu’aux entreprises, aux pays et aux individus de saisir les opportunités créées par les flux numériques.

Digital globalisation: The new era of data flows, McKinsey Global Institute, March 2016

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Voir www.mckinsey.com/global-locations/europe-and-middleeast/france/fr

 

‌‌‌‌Jacques Bughin

Jacques Bughin
Directeur,
McKinsey Global
Institute

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© L'Annuel de l'OCDE 2016

 

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