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Croissance et inégalités : une relation étroite

 

Les inégalités se sont creusées dans la zone OCDE. Les politiques visant uniquement la croissance sont-elles à blâmer ? Et les inégalités peuvent-elles compromettre la croissance économique ? Cela pourrait être le cas, selon de nouvelles données.

 

Les inégalités de revenus se sont creusées dans la plupart des pays de l’OCDE ces 20 ou 30 dernières années, comme le montrent de nombreuses études (voir références). Entre le milieu des années 1980 et la fin des années 2000, les inégalités de revenus mesurées selon le coefficient de Gini ont augmenté de 10 %, tandis que le ratio entre les déciles de revenus supérieur et inférieur a atteint son plus haut niveau depuis 30 ans.

 

Toutefois, l’évolution est variable selon les pays, certains ayant même enregistré un recul des inégalités. Entre le milieu des années 1990 et la fin des années 2000, la zone OCDE a enregistré un phénomène de « convergence des inégalités », celles-ci ayant augmenté dans plusieurs pays (Suède, Danemark ou Finlande), et reculé dans d’autres (Turquie, Mexique et Chili).

 

Sur le plan national, les indicateurs des inégalités comme le coefficient de Gini ne permettent pas d’identifier les bénéficiaires ou les perdants de ces tendances. Un examen plus approfondi de la situation des ménages montre que, dans de nombreux pays de l’OCDE, la progression du revenu disponible est inférieure à celle du PIB. C’est plus particulièrement le cas pour les ménages les plus démunis : dans la quasi-totalité des pays de l’OCDE pour lesquels des données sont disponibles, la croissance du PIB a été largement supérieure à celle du revenu des ménages du quintile inférieur.

 

Les ménages au revenu moyen s’en sont généralement mieux tirés, même si leurs revenus ont progressé moins vite que le PIB dans un grand nombre de pays. L’écart entre revenus moyens et bas revenus s’accroît, notamment en Finlande, en Israël, en Suède, en Espagne et aux États-Unis. Plus généralement, la croissance des inégalités entre ménages à moyen et bas revenus (mesurée par le coefficient de Gini) se répand et s’accentue. Certains pays, notamment l’Espagne, ont été témoins de ce phénomène alors même que les inégalités dans leur ensemble y reculaient. Dans d’autres pays comme l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, 1 % des ménages les plus riches ont bénéficié de 20 à 50 % de la progression totale des revenus, signe que les inégalités s’accroissent aussi dans la moitié supérieure de la distribution.

 

Alors que les pays de l’OCDE essaient de stimuler la reprise, quels sont les effets des politiques de croissance sur les inégalités de revenus ? Les arbitrages entre croissance et inégalités sont difficiles à déterminer. Certes, dans la majorité des pays de l’OCDE, la croissance du PIB ces 20 ou 30 dernières années s’est accompagnée d’un accroissement des inégalités de revenus. Certains récents travaux de l’OCDE (OECD@100) montrent que cet accroissement est dû en grande partie à des changements technologiques favorisant les plus qualifiés. Néanmoins, les causes de l’évolution de la distribution des revenus, au niveau national et international, sont moins évidentes. Pour y voir plus clair, Causa et al. ont récemment étudié les conséquences à long terme des réformes structurelles sur le PIB par habitant et la répartition des revenus des ménages. Les réformes favorables à la croissance peuvent être classées selon qu’elles ont un impact défavorable, favorable ou neutre sur les inégalités en matière de revenu disponible. Cette étude révèle certaines tendances intéressantes. Plusieurs réformes en faveur de la croissance ont contribué à réduire les inégalités en assurant aux ménages modestes des gains de revenus supérieurs à ceux des ménages moyens. C’est par exemple le cas de la réduction des obstacles réglementaires à la concurrence intérieure, aux échanges et aux investissements directs en provenance de l’étranger, ou encore du renforcement de l’aide à la recherche d’emploi et des programmes d’activation.

 

Cependant, la baisse des allocations pour les chômeurs de longue durée a un effet positif sur le revenu des ménages moyens, mais réduit le revenu disponible dans la partie inférieure de la distribution, signe qu’elle pourrait accroître les inégalités.

 

Enfin, quelques réformes favorables à la progression du PIB par habitant ont un effet égal sur tous les ménages, quels que soient leurs revenus. Il s’agit notamment des mesures visant à promouvoir l’investissement dans les TIC et à améliorer le niveau d’études moyen de la population d’âge actif, ainsi que de la baisse des taux marginaux de l’impôt sur le revenu des salariés.

 

Tous ces éléments soulèvent une autre question, fort débattue à l’heure actuelle : le creusement des inégalités est-il défavorable à la croissance ?

 

Les inégalités de revenus et de patrimoines sont l’une des caractéristiques des économies de marché, fondées sur la confiance, la propriété, la libre entreprise et la primauté du droit. L’idée selon laquelle chacun peut bénéficier du fruit de ses efforts a toujours encouragé l’investissement dans le capital humain, les nouvelles idées et les nouveaux produits, ainsi que la prise de risque commercial. Mais au-delà d’un certain point, notamment pendant une crise économique, le creusement des inégalités peut ébranler les bases des économies de marché et compromettre, à terme, l’égalité des chances. La mobilité sociale est alors étouffée, et les incitations à investir dans le savoir sont limitées. Les conséquences en sont une mauvaise affectation des compétences, voire un gâchis lié à l’augmentation du chômage, et enfin une baisse de l’efficience et du potentiel de croissance.

 

Cela peut paraître parfaitement logique, mais il est plus difficile de trouver des données attestant d’une réelle corrélation entre croissance et inégalités. Il est notamment important de connaître le niveau initial des inégalités, ainsi que la répartition des revenus, et de savoir par exemple s’il existe une classe moyenne importante, ou si les inégalités sont plus influencées par l’évolution des revenus dans la partie inférieure ou supérieure de la distribution. En effet, les disparités de revenus en différents points de la distribution peuvent influencer différemment le PIB : dans les pays en développement, les inégalités dans la partie supérieure sont parfois associées à des effets positifs sur le PIB, tandis que les inégalités dans la partie inférieure peuvent produire des effets négatifs.

 

Pour approfondir l’analyse, notre étude ajoute aux moteurs traditionnels de la croissance, comme le capital physique et humain, une variable correspondant à l’évolution des inégalités de revenus. L’objectif est de déterminer si cette évolution a un impact significatif sur le PIB moyen par habitant dans les pays de l’OCDE, et si cette influence varie selon que les inégalités sont mesurées dans la partie inférieure ou supérieure de la distribution des revenus. Il en ressort que l’impact est toujours négatif et statistiquement significatif : toute progression de 1 % des inégalités induit une baisse de 0,6 à 1,1 % du PIB. Le creusement des inégalités peut donc réduire le PIB par habitant, du moins dans les pays de l’OCDE. En outre, l’ampleur de ces effets est comparable quelle que soit la partie de la distribution des revenus concernée par la hausse des inégalités.

 

Références

Causa, Orsetta, Alain de Serres et Nicolas Ruiz (2014), « Can growth-enhancing policies lift all boats? An analysis based on household disposable incomes », Documents de travail du Département des affaires économiques de l’OCDE, Éditions OCDE, à paraître.

 

OCDE (2014), « OECD@100: Policies for a shifting world » (ECO/CPE(2014)11).

OCDE (2013), « La crise resserre les revenus et met la pression sur l’inégalité et la pauvreté dans la zone OCDE»

OCDE (2011), Toujours plus d’inégalité, Éditions OCDE

 

Voir aussi

www.oecd.org/fr/social/inegalite

Travaux économiques de l'OCDE

Travaux de l'OCDE sur l'inégalité des revenus et la pauvreté

L'édition 2014 du Forum de l'OCDE

 

‌‌Orsetta Causa

Orsetta Causa, Département des affaires économiques de l'OCDE

 

Alain de Serres

Alain de Serres, Département des affaires économiques de l'OCDE

 

Nicolas Ruiz

Nicolas Ruiz, Département des affaires économiques de l'OCDE

© OCDE

© L'Annuel de l'OCDE 2014

 

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