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La confiance, nerf de l’économie

 

La confiance est essentielle à quasiment toute activité économique. Quand j’achète un café, j’ai confiance dans le fait qu’il ne soit pas empoisonné, et le vendeur a confiance dans l’authenticité du billet de cinq livres que je lui tends. Même chose quand nous achetons des choses sur Internet : nous comptons bien recevoir l’article commandé, qu’il soit de la qualité attendue et que nos numéros de carte bancaire ne soient pas piratés.

 

Notre système monétaire entier repose sur la confiance. Il est bien inscrit sur les billets britanniques « je m’engage à payer au porteur la somme de x livres sur demande », mais cette promesse ne signifie rien. Ni or ni argent ne la garantissent. Comme la Fée Clochette de Peter Pan, qui a besoin d’applaudissements pour vivre, c’est notre foi qui maintient le système en état de marche.

 

En quoi croyons-nous au juste ? L’argent fiduciaire n’est pas une dette de l'État au sens formel, mais son usage à grande échelle repose sur notre confiance en un État raisonnablement efficace, capable d’assurer le fonctionnement de l’économie et de limiter l’érosion de la monnaie. Quand cette confiance disparaît, comme récemment au Zimbabwe, les citoyens se mettent à utiliser d’autres monnaies, comme le dollar. L’enthousiasme des commerçants à accepter des dollars (ou des euros) au lieu de la monnaie nationale est d’ailleurs un assez bon indicateur des compétences économiques de l'État.

 

Des monnaies alternatives comme le bit-coin, garanties par aucun État, font couler beaucoup d’encre mais, à moins d’une grave crise économique, il paraît peu probable que nous les utiliserons prochainement pour faire nos courses.

 

Comme l’a montré la crise de 2008, notre confiance dans le système bancaire est étroitement liée à notre confiance dans l'État. Quand le système bancaire est en difficulté, les finances publiques suivent forcément ; ni l’Islande ni l’Irlande n’avaient une dette de l’État élevée avant la crise. Peu d’épargnants s’intéressent au bilan des banques commerciales, puisque leurs dépôts sont assurés : dans leur esprit, si une banque fait défaut, l'État interviendra. Cela pourrait créer une situation d’aléa moral, mais les conséquences du « renflouement » des déposants sont loin d’être enviables, comme l’a montré l’exemple chypriote.

 

On peut penser que notre confiance réside non dans l’État, mais spécifiquement dans les banques centrales. Comme on l’a vu avec la crise de la dette européenne, certains systèmes bancaires sont trop gros pour être sauvés par un État. L’aide de la communauté internationale est alors nécessaire. Malgré une succession de plans de sauvetage, la situation n’a fait que s’aggraver jusqu’à l’annonce par Mario Draghi, à l’été 2012, que la Banque centrale européenne ferait « tout ce qu’il faudrait » pour préserver l’euro. Les taux obligataires italiens et espagnols ont instantanément baissé, pour ne plus retrouver leur niveau antérieur.

 

Les marchés de capitaux, eux aussi, réagissent à la moindre annonce de la Réserve fédérale ; ils avaient vacillé l’an dernier, quand la Fed a parlé de progressivement réduire ses achats d’actifs (tapering). Le bond de 30 % des marchés boursiers en 2013 s’explique non tant par une forte progression des bénéfices (hors éléments financiers, le bénéfice moyen par action a progressé de 7,5 %) que par l’attrait des actions au regard des faibles rendements offerts par les obligations et les placements en liquidités.

 

Les banques centrales font l’effet d’un parent milliardaire qui peut vous faire profiter de ses largesses sans limite apparente. Quand une banque centrale garantit un prêt ou achète des obligations pour faire baisser les taux (l’assouplissement quantitatif), cela semble n’avoir aucun coût immédiat. Il existe bien sûr un risque : la garantie peut être appelée, et les obligations peuvent être vendues à perte. Mais le bilan d’une banque centrale signifie-t-il vraiment quelque chose ? Les économistes ne s’accordent pas sur la question. Un énorme trou serait-il catastrophique ?

 

De même, « monétiser » la dette de l’État était jadis considéré comme faute cardinale ; c’est d’ailleurs proscrit dans la charte de la BCE. Historiquement, c’était l’arme des régimes aux abois : la France révolutionnaire après 1789 ou les Confédérés pendant la Guerre de Sécession. Quel gouvernement, face à un électorat hostile, se donnerait la peine d’augmenter les impôts ou d’équilibrer son budget s’il pouvait se contenter de demander une rallonge à la banque centrale ?

 

La réponse officielle est que l’assouplissement quantitatif n’est pas la monétisation ; à terme, il faudra soit vendre les obligations, soit les conserver jusqu’à échéance, et ne pas réinvestir. Mais cette politique d’assouplissement quantitatif est poursuivie plus longtemps que prévu, et rien encore ne laisse présager son abandon.

 

Pour l’instant, il n’y a aucun signe de l’inflation redoutée par certains, surtout parce que les banques commerciales réduisent la taille de leurs bilans pendant que les banques centrales font l’inverse. La croissance de la masse monétaire au sens large est faible, surtout en Europe. Mais là où la confiance, ou peut-être la foi, est la plus grande, c’est sur la capacité des banques centrales à dénouer leurs énormes positions sur les marchés obligataires sans provoquer de graves perturbations financières.

 

Cette foi touchante dans les banques centrales nous peut-être permis d’éviter une deuxième Grande Dépression. Mais elle pose des questions fondamentales pour nos démocraties. Pouvons-nous laisser des technocrates non élus avoir tant de pouvoir, surtout lorsque l’on considère les effets redistributifs considérables que peuvent avoir leurs politiques, par exemple quand elles dopent les marchés de capitaux au profit des riches, et qu’elles font baisser les taux d’intérêt, pénalisant ainsi les revenus des retraités ? Et si les banques centrales échouent, qui est responsable ? Plus grave, si les banques centrales perdent notre confiance, le système financier tout entier n’est-il pas en danger ?

 

* Philip Coggan est l’auteur de The Last Vote: The Threats to Western Democracy, publié en 2013, Allen Lane.

 

Voir www.economist.com

Travaux de l’OCDE sur l’économie

Thématique du Forum de l’OCDE 2014

Indicateur du vivre mieux de l’OCDE

 

Philip Coggan

Philip Coggan
Chroniqueur « Buttonwood », The Economist*

© OCDE

©OECD Yearbook 2014

 

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