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Finances

Investissement et inégalités : à qui profitent les marchés ?

 

L’économie mondiale a cruellement besoin d'investissements plus productifs pour créer des emplois, accroître la productivité et relever des défis mondiaux comme le changement climatique. Au lieu de cela, les marchés boursiers prospèrent, ce qui malheureusement, pour de nombreux dirigeants et journalistes, revient au même.

Commençons par la conception erronée la plus répandue. L’investissement est l’utilisation de l’épargne pour créer de nouveaux actifs de production — aménagements fonciers, nouveaux bâtiments, matériels, logiciels, formation des travailleurs pour créer du capital humain. Ménages, entreprises et administrations, tous peuvent investir, mais certains types d’investissement, dans les biens publics comme les routes ou le contrôle des émissions de carbone, proviennent généralement du secteur public.

Les individus peuvent acheter des actions et des obligations sur les places boursières – le marché secondaire – avec leur épargne, mais ce n’est pas un investissement au sens où l’entendent les économistes. Aucun actif de production n’est créé lorsqu’une personne achète une action sur le marché secondaire.

Tel est le paradoxe de la politique économique de l’après-crise. Alors que tout le monde s’accorde sur la nécessité d’accroître l’investissement, nombre de gouvernements misent sur des politiques économiques reposant sur l’austérité, qui entrainent directement une diminution des investissements publics et affectent l’emploi, les salaires et la croissance économique, qui est le moteur de l’investissement privé.

En réponse à la crise financière, puis à cette folie budgétaire, les banques centrales aux États-Unis et en Europe ont abaissé leurs taux d’intérêt à court terme à près de zéro. Lorsque cette mesure n’a plus suffi pour soutenir la demande des consommateurs et repousser l’inflation, elles sont intervenues sur les marchés d’obligations à long terme, achetant des obligations afin de conserver la faiblesse des taux.

Taux d’intérêt faibles, économies atones et grandes banques en situation de faillite : autant de facteurs qui expliquent pourquoi, en dépit de la faiblesse des taux d’intérêt, les capitaux n’ont pas alimenté une économie réelle sinistrée, mais les marchés secondaires. Une situation paradoxale s’est installée, où cohabitent des taux d’intérêt et un investissement au plus bas, et des prix élevés sur les marchés boursiers. Selon un rapport du FMI, l’investissement des entreprises a chuté de 25 % en moyenne dans les économies avancées depuis la crise financière mondiale, par rapport aux prévisions antérieures à la crise.

Les politiques d’austérité ont alors fait craindre la déflation et la récession. Les banques centrales ont utilisé la politique monétaire pour amortir les effets de la politique budgétaire. En l’absence de mesures visant à orienter le crédit vers l’économie réelle, les banques ont, comme on pouvait s’y attendre, fait des achats spéculatifs sur les marchés secondaires.

Du point de vue des inégalités, les répercussions ont été terribles. Actions et obligations sont en général détenues par les plus aisés ; de fait, la guerre autour des actifs des marchés secondaires, alimentée par le crédit, a accru la valeur des actifs des plus fortunés, et n’a rien fait pour la plupart des travailleurs. Aux États-Unis, le rendement des actionnaires a atteint plus de 903 milliards USD en 2014, avec 350 milliards USD en dividendes et 553 milliards USD en rachats.

Certains ont critiqué, à tort, la décision des banques centrales de maintenir au plus bas les taux d’intérêt. Percevant que leurs économies s’apprêtaient à entrer en récession et en déflation, les banques centrales, à commencer par la Réserve fédérale des États-Unis, sont intervenues avec les outils dont elles disposaient. Comme l’avait fait remarquer le Président de la Réserve fédérale Ben Bernanke, au début de l’assouplissement quantitatif, les personnes qui auraient dû intervenir étaient au Congrès ; elles auraient dû agir pour stimuler notre économie et créer des emplois, au lieu de l’étouffer avec le sequester, la version américaine de l’austérité. En Europe, le programme d’austérité a été bien pire, et la Banque centrale européenne l’a initialement aggravé en élevant les taux d’intérêt face au ralentissement économique.

Les dirigeants des pays de l’OCDE doivent impérativement privilégier les stratégies de croissance qui allient un investissement public robuste et des politiques macro et microéconomiques destinées à créer le plein emploi et à entraîner une hausse des salaires qui stimulera l’investissement privé.

Si nous voulons substituer l’investissement à la spéculation, et la hausse des salaires à une inégalité galopante, notre programme d’action doit reconnaître que l’investissement privé commence lorsqu’il existe des clients pour acheter les biens et les services produits par les investissements, et que l’investissement public se nourrit de lui-même.

*American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations, voir www.aflcio.org

FMI (2015), « L’investissement privé : où est le hic ? », chapitre 4 des Perspectives de l’économie mondiale – Croissance inégale : Facteurs à court et long terme, FMI, avril 2015, Washington DC, voir www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2015/01  

FT (2015), « US companies on course to return $1tn to shareholders in 2015 », Financial Times, 12 avril, www.ft.com

 

Travaux de l'OCDE sur l'investissement

Travaux de l'OCDE sur les marchés financiers

 

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‌‌‌‌Richard Trumka

Richard Trumka
Président, AFL-CIO*

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