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Environnement

Climat : ce qui a changé, ce qui n’a pas changé et ce que nous pouvons faire - À six mois de la COP 21

 

Exposé d’Angel Gurría,

Secrétaire général de l’OCDE

3 juillet 2015

Londres, Royaume-Uni

(Version pour présentation)

 

Mesdames, Messieurs,

 

C’est un grand plaisir pour moi d’être ici avec vous pour présenter mon deuxième exposé sur le changement climatique. Je voudrais tout d’abord remercier AVIVA Investors d’accueillir cette manifestation en collaboration avec ClimateWise, un groupe  très actif dans le domaine de l’assurance des risques liés au changement climatique. Je voudrais ensuite remercier ses co-organisateurs, le Grantham Research Institute, à la London School of Economics, et son Président, Lord Stern, dont le soutien, les conseils et les idées ont été extrêmement précieux.

 

Le principal message de mon premier exposé sur le changement climatique, présenté il y a près de deux ans, était que, pour relever le défi du changement climatique, il nous fallait ramener les émissions nettes de gaz à effet de serre à zéro d’ici la fin du siècle. Cela, parce que le dioxyde de carbone s’accumule dans l’atmosphère et que c’est un gaz à longue durée de vie. Si nous ne parvenons pas à réduire à zéro les émissions nettes de CO2, les températures continueront d’augmenter. Lorsque je l’ai dit, voilà deux ans, certains en doutaient. Aujourd’hui, je suis heureux de voir que ce constat fait autorité et qu’il constitue un objectif commun – ce qu’on a pu observer pas plus tard que le mois dernier à la réunion des dirigeants des pays du G7.

 

Les choses n’ont guère changé depuis…si ce n’est les prix

 

Permettez-moi donc d’évoquer, pour commencer, ce qui a changé et ce qui n’a pas changé depuis ce jour (le 9 octobre 2013). Premièrement, les constats de la science n’ont pas changé. Le cinquième Rapport d’évaluation du GIEC, paru récemment, a confirmé la gravité et l’urgence du problème. Le deuxième élément clé qui n’a pas changé est la prédominance des énergies fossiles. Il y a deux ans, elles occupaient une place préponderante. Malheureusement, c’est toujours le cas avec au total 81 % des approvisionnements énergétiques mondiaux. Force est de constater que l’intensité carbone du mix énergétique n’a guère évolué depuis 1990.

 

Ce qui a vraiment changé, en revanche, est le prix des combustibles fossiles. Le jour de mon premier exposé à la LSE, le prix du baril de pétrole brut « Brent » s’établissait à 109 USD. À la mi-janvier 2015, il était tombé à moins de 50 USD. Depuis, il est reparti à la hausse en demeurant volatile mais reste bien inférieur au pic de l’année passée, fluctuant autour de 60 USD. Bien entendu, les prix du charbon ont aussi chuté, quoique moins brutalement.

 

Ce qui est paradoxal et triste, est que l’impact de ces constantes fluctuations de prix sur les perspectives d’action climatique a été « moins important qu’on aurait pu l’imaginer ». Quand les prix étaient élevés, la recherche de sources d’énergie bas carbone et d’une meilleure efficacité énergétique semblait une évidence. Cependant, l’ère du pétrole et du gaz chers a aussi donné lieu à des investissements massifs dans des projets à plus forte intensité de carbone, qu’il s’agisse des centrales au charbon dans les pays de l’ASEAN, de la conversion du charbon en Chine ou encore des sables bitumineux au Canada. Pour aggraver les choses, les niveaux de prix élevés ont rendu difficile la suppression des subventions aux consommateurs. De belles occasions manquées !

 

Aujourd’hui, la baisse des prix permet de réduire plus facilement les subventions : certaines mesures éclairées ont déjà été prises dans des pays tels que l’Indonésie, l’Inde, la Malaisie et la Thaïlande. Malheureusement, la plupart des gouvernements n’ont pas su profiter de la chute des prix du pétrole pour mettre en place des taxes sur le carbone ou les faire augmenter, ce qu’ils auraient pu faire sans modifier les « prix à la pompe ». Les revenus tirés des taxes sur le carbone auraient pu être recyclés pour modifier d’autres taxes et financer des programmes de transfert. Au lieu de cela, on a l’équivalent d’un « gros rabais » sur le coût de chaque tonne de CO2 émise. La baisse des prix du pétrole a bénéficié aux consommateurs de pétrole, au détriment de l’environnement. Et comme on pouvait s’y attendre, la demande est en hausse. Aux États-Unis, par exemple, les véhicules tout-terrains de loisir et les Hummer sont de retour. Or tout cela s’est produit alors que nous luttons contre la déflation, pas contre l’inflation. Encore de belles occasions manquées !

 

D’un autre côté, les investissements dans de nouveaux projets coûteux, basés sur des prix supérieurs à 80 USD le baril, sont suspendus ou reportés. Plutôt que d’investir dans les énergies propres, les compagnies pétrolières reversent actuellement l’argent aux actionnaires sous forme de dividendes ou de rachats d’actions. Les compagnies charbonnières ont vu leur capitalisation boursière chuter, parfois très fortement. Les producteurs de pétrole et de gaz réclament par ailleurs un allègement des régimes fiscaux pour soutenir la production et la prospection. Ici au Royaume-Uni, le gouvernement a déjà accordé aux producteurs de pétrole et de gaz de la mer du Nord des taux réduits et des abattements pour investissement plus généreux. À nouveau des occasions manquées.

 

La baisse des prix du pétrole crée, on le voit, des forces de marché antagonistes qui se révèlent à double tranchant pour le climat. Toutefois une chose est claire, en l’absence de politiques climatiques concertées, les combustibles fossiles demeureront les plus demandés. Faute de politiques climatiques volontaristes, nous savons à quoi nous attendre : les consommateurs utiliseront plus de ressources bon marché et la demande ira en augmentant ; les producteurs, quant à eux, mettront à profit leurs formidables compétences techniques pour trouver de nouveaux moyens moins coûteux de mettre sur le marché les ressources fossiles qu’ils ont découvertes.

 

Je note aussi un autre changement : les combustibles fossiles ne sont pas tous égaux et l’on s’en rend de plus en plus compte. Si les gouvernements décident de s’engager dans la transition nécessaire pour atteindre l’objectif « 2 degrés », il y aura des gagnants et des perdants. Le récent appel lancé par six majors européennes du pétrole et du gaz en faveur d’une tarification généralisée et efficace des émissions de carbone fait l’effet d’une onde de choc.

 

Si ces compagnies agissent ainsi, ce n’est sûrement pas par idéalisme, mais (ce sont leurs mots) « pour matérialiser tous les avantages du gaz naturel ». Face aux pressions croissantes en faveur d’une limitation des émissions, elles voient leur modèle d’entreprise menacé par la constante progression du charbon bon marché à forte intensité d’émissions qui ne fera qu’une bouchée de ce qui reste du budget carbone dans un monde à « plus de 2 degrés ». Toutes ne sont pas du même avis ; Chevron a immédiatement mis en doute « l’efficacité » d’une stratégie de tarification du carbone, « parce que les consommateurs veulent de l’énergie à un prix abordable ».

 

Bien que cet appel en faveur d’un prix du carbone semble une avancée tactique intéressante, le scepticisme de Chevron n’est pas sans fondements. Le tout est de savoir si, cette fois-ci, les pouvoirs publics s’engageront résolument sur la voie d’une économie sobre en carbone. Si les négociations menées dans le cadre de la CCNUCC continuent de s’enliser, cela n’est pas garanti. Les contributions au titre de l’atténuation (INDC) proposées actuellement par les pays ne nous conduisent pas là où il nous faudra être en 2030. On nous dit de ne pas nous en faire ; qu’il s’agit d’un processus itératif, que les ambitions seront revues. Elles feraient bien de l’être. Parler de processus n’implique pas de résultats. Or ce processus dure depuis plus de 20 ans. Et jusqu’ici, les engagements sont tout simplement insuffisants : 151 pays n’ont pas encore présenté leurs contributions. Ils doivent le faire de toute urgence. Le compte à rebours carbone est enclenché.

 

Alors qu’est-ce qui retient les gouvernements ? Je vais maintenant, si vous le permettez, évoquer quelques-unes de leurs raisons.

 

1. Le dilemme de la croissance

 

On constate clairement une extrême réticence à faire quoi que ce soit, qui serait susceptible de compromettre la reprise économique. Or, il s’agit de poser les jalons d’une transformation sur le long terme impliquant des changements structurels qui se traduiront par des vies meilleures. La commission sur la Nouvelle économie climatique, dont je suis membre, a présenté des arguments convaincants montrant que croissance durable et transition vers une économie sobre en carbone ne sont pas incompatibles. Quoi qu’il en soit, il existe toute une panoplie d’actions nécessitant un investissement faible, voire nul, qu’il est possible de mener à court terme afin de rester dans l’objectif des deux degrés, notamment en matière d’efficacité énergétique et de réforme des subventions.

 

2. La compétitivité

 

Il existe également une inquiétude persistante selon laquelle les politiques climatiques pourraient peser de manière significative sur la compétitivité de certaines industries à forte intensité d’émissions. S’il faut sans nul doute tenir compte de ces inquiétudes, force est de constater que l’amplitude de la plupart des politiques de tarification du carbone proposées est bien marginale comparée à la volatilité « normale » des prix à laquelle sont exposés les utilisateurs de ressources.

 

De fait, l’OCDE n’a, à ce jour, observé aucune incidence significative des politiques climatiques sur la compétitivité. Il nous faut mettre en place des politiques qui seront progressivement renforcées afin de réorienter les investissements et de stimuler l’innovation. En outre, la couverture géographique de ces politiques doit être élargie si nous voulons que l’argument des « fuites » de carbones cesse d’être une excuse pour modérer nos ambitions en matière de politiques climatiques.

 

3. La tragédie des horizons

 

Mark Carney a qualifié de « tragédie des horizons » l’échec des gouvernements et des entreprises à intégrer des considérations à long terme dans leurs décisions. Le changement climatique est victime de cette « tragédie ». Alors qu’il se déroulera sur plusieurs décennies, les cycles politiques et économiques portent, eux, au mieux sur quelques années. Par conséquent, même le fait de savoir que des pertes catastrophiques auront lieu d’ici un siècle n’influe aucunement sur les décisions politiques ni les décisions d’investissement prises aujourd’hui. Jeremy Grantham a parlé de la « tyrannie » du prisme du taux d’actualisation dans les entreprises, pour évoquer ce phénomène qui aboutit à ne tenir aucun compte du sort de nos descendants. Pourtant, le risque que nous soyons confrontés d’ici à la fin du siècle à des répercussions graves, diffuses et irréversibles du changement climatique est bien réel. Alors nous regretterons notre manque de prévoyance.

 

4. La sphère du développement

 

Il existe une idée fausse, mais solidement ancrée, selon laquelle le développement précède la décarbonation. Certes, les économies en développement augmenteront inévitablement leurs émissions, mais aucune loi d’airain n’impose que le développement du XXIe siècle soit aussi consommateur de combustibles fossiles que par le passé. D’autres solutions, tout à fait viables, sont déjà disponibles sur le marché. Plus personne aujourd’hui ne proposerait de poser des lignes téléphoniques comme l’ont fait les pays de l’OCDE à la moitié du XXe siècle. Pour autant, certains responsables et spécialistes du développement imaginent encore des sociétés du futur conçues à partir de solutions du passé.

 

5. L’imbroglio du carbone

 

Il y a deux ans, j’ai utilisé l’expression « imbroglio du carbone » pour décrire dans quelle mesure bon nombre de gouvernements et propriétaires d’actifs tirent avantage du statu quo au nom d’intérêts particuliers profondément ancrés et parfois contradictoires. Il n’est pas simplement question ici d’un pouvoir de lobbying. Par exemple, la plupart des budgets publics et des fonds de pensions sont fortement tributaires des revenus tirés de l’exploitation des combustibles fossiles. Nous sommes confrontés à des contradictions vraiment étranges : en été, la banquise arctique réfléchit une grande part du rayonnement solaire. Sa disparition entraînera une forte rétroaction positive sur le réchauffement. D’un côté, nous nous inquiétons des conséquences possibles de ce phénomène pour l’avenir, de l’autre nous nous préparons activement pour le jour où les gisements de pétrole et de gaz de l’Arctique seront accessibles !

 

Comment nous sortir de cet imbroglio ?

 

Des politiques climatiques stratégiques

 

Tout d’abord, nous avons besoin de politiques climatiques fortes, crédibles et prévisibles, en particulier pour donner un prix au carbone et supprimer les subventions aux consommateurs et aux producteurs, qui maintiennent la prédominance des énergies fossiles. Il existe, dans le domaine climatique, des « péchés par commission », qui sont injustifiables. Inutile d’en dire plus sur ce point. L’OCDE s’exprime publiquement depuis plus de 20 ans sur cette question.

 

Alignement des politiques

 

Ensuite, nous devons veiller à ce que les politiques climatiques ne soient pas affaiblies par d’autres politiques publiques. Consciemment ou non, nous avons organisé nos économies autour des combustibles fossiles pendant plus d’un siècle. Si cette organisation est maintenue en l’état, les politiques climatiques ne produiront pas tous leurs effets. Ce serait, si vous préférez, un « péché par omission ». Bien souvent les cadres d’action en place ne sont pas alignés sur la transition vers une économie sobre en carbone. L’OCDE, l’AIE, l’Agence pour l’énergie nucléaire et le Forum international des transports ont dressé conjointement le premier diagnostic mondial de ces défauts d’alignement potentiels dans tous les pans de l’économie.

 

Le rapport sur l’Alignement des politiques pour une économie bas carbone, publié aujourd’hui, recense les possibles défauts d’alignement avec les objectifs climatiques dans la quasi-totalité des domaines de l’action publique, de la réglementation du marché de l’électricité à l’utilisation des sols. Les responsables de l’action publique doivent se pencher sur les 200 pages de ce rapport avant de chercher des moyens de remédier à ces défauts d’alignement, en fonction de la situation nationale, et de veiller à ce que tous les ministres rendent compte régulièrement des solutions mises en œuvre pour aligner leurs politiques. Cet aspect est essentiel pour assurer une transition plus efficace et moins coûteuse vers une économie sobre en carbone.

 

Finance et investissement

 

Encourager le financement des investissements de longue durée au service de la transition et baisser le coût du capital constituera une priorité particulière. Les pays développés se sont engagés à mobiliser 100 milliards USD par an de financements climat de sources publique et privée, à partir de 2020 pour soutenir les pays en développement. Mais à l’échelle mondiale, les besoins d’investissement en infrastructures se chiffrent en milliers de milliards de dollars. En fait, la transition vers une économie sobre en carbone nécessite à peine plus de ressources financières que les montants déjà investis aujourd’hui. Elle requiert en revanche une transition massive vers des systèmes bas carbone et économes en énergie.

 

Dans les pays de l’OCDE, les investisseurs institutionnels gèrent 93 000 milliards USD d’actifs. Les politiques publiques peuvent jouer un rôle déterminant pour influer sur la manière dont ces capitaux privés sont mobilisés et orientés. Ceux-ci ne pourront être « verts » que si le cadre de l’investissement y est favorable. Des politiques climatiques cohérentes et des conditions d’investissement propices sont essentielles, tout comme le sont des mesures propres à réduire les risques financiers et à faciliter les transactions. Nous devons passer d’un monde où les obligations vertes sont une nouveauté à un monde où la totalité du marché obligataire, soit 100 000 milliards USD, va dans le sens de la transition vers une économie bas carbone. La clé réside dans les politiques publiques.

 

Et le charbon ?

 

Les gouvernements sont constamment sommés de se montrer « réalistes ». Le président de Glencore et son directeur général les ont récemment invités à accepter la « réalité » qui veut que beaucoup de combustibles fossiles vont être brûlés. Savoir lesquels et en quelles quantités dépend de la façon dont on voit cette « réalité ». Notre nouveau rapport sur la fiscalité de l’énergie, Taxing Energy Use, montre que pour les producteurs de charbon, la « réalité » c’est que le charbon est généralement le combustible fossile le plus lourdement taxé. Il est aussi soumis le plus souvent à des droits d’importation très faibles ou nuls – à la différence des énergies renouvelables, qui peuvent être frappées de droits d’importation de 10 à 20 %, voire davantage. La « réalité » pour les décideurs publics, c’est que faute de modifier ces faits de façon concertée, l’objectif des 2 degrés ne sera plus à notre portée. Là encore, c’est l’action des pouvoirs publics qui déterminera le résultat.

 

Parmi les combustibles utilisés pour produire de l’électricité, le charbon est celui qui a la plus forte intensité carbone. La menace la plus urgente qui pèse sur la politique climatique tient à l’ampleur des investissements qui continuent d’être prévus afin de construire des centrales à charbon dépourvues de dispositifs de capture et stockage du carbone (CSC). D’ici à 2050, si aucune mesure d’atténuation supplémentaire n’est prise, la production d’électricité à partir de charbon devrait être responsable de plus de 500 Gt d’émissions de CO2. C’est à peu près la moitié du budget carbone disponible pour rester en deçà des 2 °C. Même les centrales au charbon les plus modernes (et coûteuses) ne permettront pas d’atteindre cet objectif à moins de capter et stocker le CO2 qu’elles produisent.

 

Or l’AIE prévoit que la demande mondiale de charbon continuera d’augmenter à court terme, ce qui se traduirait par une trajectoire désastreuse et un réchauffement de plus de 4 °C. Dans son tout dernier rapport sur l’énergie et le changement climatique, Energy and Climate Change, l’AIE préconise d’interdire la construction des centrales au charbon les plus polluantes. En Amérique du Nord et dans la majeure partie de l’Europe, les réglementations, la tarification du carbone et les objectifs en matière d’émissions futures font qu’il est trop risqué d’investir dans de nouvelles centrales au charbon. Mais cette avancée est plus que compensée par la croissance observée en Asie. Je pense notamment à la Chine, où malgré les signaux indiquant que les pouvoirs publics s’apprêtent à plafonner l’utilisation du charbon dans le cadre de la lutte contre la pollution locale, de nouvelles centrales au charbon continuent d’être mises en service, même si le rythme ralentit depuis quelques années. En Chine, le coût des effets sanitaires de la pollution atmosphérique imputable à la consommation d’énergie se chiffrait en 2010 à quelque 1 400 milliards USD.

 

Les pouvoirs publics doivent sérieusement se demander si continuer d’investir dans le charbon est réellement dans l’intérêt de leurs citoyens. Si nous trouvons la volonté politique de nous placer aujourd’hui sur une trajectoire à 2 °C, certaines installations au charbon devront être mises hors service avant l’heure. Bien entendu, plus nous tardons à agir, plus nous devrons renoncer à d’importantes capacités, puisque les réductions à opérer seront plus grandes.

 

Est-il rationnel aujourd’hui de produire de l’électricité dans des centrales au charbon non équipées de CSC, alors qu’il existe des sources d’énergie sobres en carbone (y compris, dans un premier temps, le gaz) ? D’une part, le charbon n’est pas bon marché. En tout cas, son prix n’est plus faible que si l’on fait abstraction de tous les coûts qu’il impose. Le charbon est responsable d’un certain nombre de problèmes d’environnement : importantes perturbations des sols, contamination de l’eau, pollution de l’air, atteintes aux écosystèmes, poussières et nuisances sonores. Nous savons qu’il est dangereux, et que les accidents miniers et les maladies respiratoires ont un impact sur la santé et l’espérance de vie des mineurs.

 

Nous savons aussi que le démantèlement est une décision socialement difficile à prendre, comme on le constate en Pologne, en Allemagne et dans d’autres pays riches en charbon. Le secteur du charbon emploie quelque 7 millions de personnes dans le monde. Pour ces personnes, les conséquences sociales de la décarbonation seront graves et il faudra leur prêter assistance. La question n’est pas uniquement celle des actifs abandonnés, mais aussi celle des populations laissées pour compte.

 

Par ailleurs, nous disposons déjà d’alternatives commerciales à la production d’électricité à partir de charbon, ce qui n’est pas le cas d’industries lourdes comme le ciment et l’acier qui se heurtent à un défi technique majeur. Le fait que 60 % des investissements dans des centrales électriques engagés depuis 2000 aient été consacrés à des technologies bas carbone en témoigne.

 

Selon les régions, les énergies renouvelables compétitives sont l’éolien terrestre, la biomasse et les énergies hydroélectrique, solaire et géothermique. Des difficultés persistent, mais le fait est que les options bas carbone peuvent et doivent jouer un rôle beaucoup plus grand dans les approvisionnements énergétiques. Leur coût continue de baisser, beaucoup plus vite pour certaines que pour d’autres, et les difficultés pour intégrer de nouvelles énergies renouvelables sont en train d’être surmontées.

 

Compte tenu de ces risques, les décisions relatives aux nouveaux investissements dans le charbon seront-elles dorénavant prises différemment ? Certains investisseurs voient le charbon sous un nouveau jour. La « Coalition pour la décarbonation des portefeuilles », par exemple, lancée lors du sommet sur le climat présidé par M. Ban Ki-moon l’année dernière, est une coalition d’investisseurs qui a pour objectif de décarboner 100 milliards USD d’actifs d’ici la COP21. Le fonds souverain de la Norvège vient d’annoncer qu’il n’investirait pas dans des entreprises fortement émettrices de CO2.

 

Mais c’est dans le domaine du développement que se posent les problèmes les plus délicats. L’un des Objectifs de développement durable proposés consiste à « garantir l’accès de tous à des services énergétiques fiables, durables et modernes à un coût abordable ». Pour atteindre cet objectif dans un monde qui doit décarboner son système énergétique au cours des décennies à venir, les gouvernements – en particulier dans les économies en développement et émergentes – auront besoin d’informations de très bonne qualité pour écarter les propositions qui certes seront abordables mais ne seront ni modernes ni durables. La Commission sur la Nouvelle économie climatique recommande que les gouvernements inversent la charge de la preuve et n’engagent la construction de nouvelles centrales au charbon non pourvues de dispositifs de CSC que si les autres options ne sont pas compétitives compte tenu de l’ensemble des coûts financiers, sanitaires et environnementaux du charbon.

 

Cet aspect est particulièrement important pour les pays en développement, dont certains n’ont jamais auparavant produit d’électricité à partir de charbon, et qui ont entrepris de bâtir intégralement de nouvelles infrastructures. Il leur faut mettre en balance l’intégralité des avantages pour la société et des coûts, même s’ils ne souhaitent pas attribuer formellement un prix au carbone. Et ils doivent avant tout prendre en compte les coûts sanitaires et les pressions exercées sur les ressources en eau et autres ressources rares, ainsi que les avantages et les coûts des technologies de production énergétique propre.

 

Si les coûts et avantages combinés des éventuelles alternatives propres l’emportent, le débat est inutile et il faut agir sans délai. Si, en revanche, le charbon conserve l’avantage, les pouvoirs publics doivent disposer d’un moyen fiable d’estimer combien de temps cet avantage est susceptible de durer, car le coût des technologies propres continuera de baisser. Si les pays en développement doivent, à juste titre, privilégier l’accès à l’énergie et la lutte contre la pauvreté, ils auront besoin d’un outil d’évaluation solide pour veiller à ce que les avantages du charbon ne soient ni surestimés, ni éphémères.

 

Nous devrons finir par admettre qu’il ne suffit plus d’affirmer que le charbon est meilleur marché ou que c’est la « seule » solution. Les dirigeants économiques et politiques qui le font doivent être en mesure de justifier leur position au regard des autres options. J’appelle les dirigeants à examiner avec soin ces affirmations. Si la seule chose qui sépare le charbon des alternatives plus propres est d’ordre purement financier, il nous faut alors mobiliser les financements climatiques pour combler cet écart.

 

Certains donneurs d’aide et certaines banques multilatérales de développement conditionnent désormais l’octroi d’aides en faveur de centrales au charbon à l’absence de solutions de remplacement viables. Ces aides doivent rester très exceptionnelles. Si l’on n’est pas capable d’évaluer de façon rigoureuse ces propositions, il est à craindre que l’inertie et les idées reçues amènent à construire des actifs qui ne devraient jamais l’être.

 

Bien entendu, tout ceci vaut largement autant pour les pays développés, confrontés au déclassement de leurs anciennes centrales. Nous ne pouvons continuer de construire des centrales au charbon simplement parce que nous le faisons depuis 150 ans. Et nous ne devrions pas délaisser les sources d’énergie propre que constituent les actuelles et futures centrales nucléaires, ni nous en priver. Le nucléaire fera partie de la solution dans de nombreux pays et nous devons faire en sorte que les problèmes de sûreté soient pleinement pris en charge si nous voulons conserver cette option.

 

Innovation

 

Enfin, nous devons soutenir la recherche, le développement et les applications de la prochaine génération de technologies bas carbone. Or, aujourd’hui, les dépenses publiques de R-D consacrées aux questions énergétiques dans les pays de l’OCDE sont inférieures de plus de moitié à ce qu’elles étaient à la fin des années 70. Voilà pourquoi nous accueillons avec une vive satisfaction la vision et l’envergure du projet Apollo, imaginé ici, au Royaume-Uni. Son but est de réunir 150 milliards USD qui serviront à financer la R-D dans le stockage d’énergie et les technologies de « réseaux intelligents » afin de tirer pleinement parti du potentiel offert par la production d’électricité renouvelable.

 

Même si les technologies de captage et de stockage du carbone sont, avec d’autres, expressément exclues du projet Apollo, il n’en importe pas moins que les États poursuivent leurs efforts sur ce front car il y a des émissions liées aux combustibles fossiles qui sont difficiles à éliminer.

 

Quelle trajectoire emprunter ?

 

Transformation systémique

 

Si l’on veut que le volume des émissions nettes soit nul à la fin du siècle, il va falloir mener une transformation systémique de la production d’électricité, de l’industrie, des transports, du BTP et de l’utilisation dessols. L’infrastructure a une longue durée de vie, la remplacer prend du temps. Le changement climatique est un processus qui s’étend lui aussi sur plusieurs décennies. Par conséquent, la vraie difficulté n’est pas d’atteindre un objectif chiffré de réduction des émissions à un horizon donné, mais d’indiquer à chaque pays les trajectoires qu’il peut suivre pour que nous parvenions tous ensemble à rendre le monde entièrement décarboné avant la fin du siècle. Ne l’oublions pas : la solution est dans l’action publique.

 

Les politiques menées doivent établir un lien entre objectifs de long terme et de court terme. La Loi britannique sur le changement climatique, qui porte sur le long terme et fixe des objectifs quinquennaux, montre la voie à suivre. D’autres pays devraient l’emprunter dans le sillage du Royaume-Uni à mesure qu’ils se dotent d’une stratégie nationale.

 

Des horizons différents, mais un objectif identique

 

Le calendrier et l’ordre des mesures prises varieront d’un pays à l’autre, en fonction du contexte.

 

Nombre d’économies émergentes continuent de voir leurs émissions monter en flèche. Elles aussi doivent prochainement atteindre leur point culminant avant d’entrer dans une phase descendante. Je me réjouis de la contribution (INDC) que le gouvernement chinois a annoncée cette semaine et par laquelle il s’est engagé à tout mettre en œuvre pour que les émissions de CO2 plafonnent avant la date prévue ‑ autour de 2030 ‑ ainsi qu’à s’affranchir de sa dépendance au charbon.

 

Dans le cas des pays les moins avancés, même si le point culminant est probablement plus lointain, il y a amplement matière à prendre des mesures d’atténuation bénéfiques du point de vue de la pollution atmosphérique, de la santé et de la qualité de vie en ville.

 

La taille du budget carbone que nous jugeons compatible avec un réchauffement maximal de 2 degrés dépend des risques que l’on est prêt à prendre pour atteindre cet objectif ou accepter une trajectoire de réchauffement plus élevé. Dans tous les cas, ce qui est sûr, c’est qu’au rythme actuel de nos émissions ‑ environ 38 milliards de tonnes de CO2 par an ‑ ce budget s’épuisera à une vitesse alarmante.

 

Les chances d’atteindre l’objectif de deux degrés avec le budget carbone prévu ne sont que de 66 %. Pour les augmenter, nous devons donc nous montrer encore plus ambitieux. C’est tout de même la planète que nous mettons en jeu. La situation actuelle participe de la « joyeuse irresponsabilité » envers notre maison commune que le Pape a récemment déplorée dans son encyclique sur le changement climatique. Certes, l’objectif des deux degrés implique des changements coûteux. Pourtant, si rien ne change, l’élévation sera de 3 à 5 degrés. Nous allons droit vers un choc frontal avec la nature. Plus nous émettons, plus il est difficile d’anticiper les risques et de les assurer.

 

En quoi la COP 21 peut-elle aider ?

 

L’OCDE soutient activement la 21Conférence des Parties qui se tiendra en décembre prochain. Le nœud du problème est qu’il faut définir les trajectoires qui permettront de passer d’un présent carboné à un avenir décarboné.

 

Pour cela, les trois mots-clés sont : engagement, évaluation et évolution.

 

La COP 21 devrait montrer clairement aux pays et aux acteurs non étatiques qu’ils ont la possibilité et l’obligation de définir eux-mêmes la trajectoire à suivre pour faire tomber à zéro les émissions nettes de carbone, mais aussi qu’ils y parviendront. Cela suppose l’adhésion totale de toutes les puissances économiques du monde développé et en développement.

 

Les pays trouveront intéressants de pouvoir comparer leurs ambitions et ils souhaiteront recevoir l’assurance que chacun joindra les actes à la parole. La CCNUCC aura donc pour mission essentielle de suivre et d’évaluer la réalisation des engagements nationaux. Cette tâche soulève plusieurs interrogations : que signifie diminuer les émissions de 30 % par rapport à une moyenne de référence hypothétique ? Comment savoir si un pays est bien engagé pour tenir ses promesses ?

 

Les mêmes questions se posent à propos des ressources financières et autres qui ont été promises. Il est important que les pays développés parviennent, comme ils s’y sont engagés en 2010, à Cancun, à recueillir 100 milliards USD par an jusqu’en 2020, auprès de sources publiques et privées, pour que le processus découlant de la CCNUCC bénéficie de la confiance nécessaire. À cet égard, l’OCDE a notamment pour rôle de veiller au respect de ces engagements en surveillant les contributions des pays donneurs et en en rendant compte. Cela renforce le sens de la responsabilité et la transparence tout en contribuant à installer la confiance. Le calendrier de cette année n’a en rien facilité la tâche. Certes, les membres de l’ONU se réuniront la semaine prochaine à Addis-Abeba pour revoir les engagements qu’ils ont pris en vue de financer le développement, mais il faudra attendre septembre prochain pour que les 169 objectifs chiffrés associés aux 17 objectifs de développement durable soient fixés et le mois de décembre pour que les engagements climatiques soient scellés. Les États devront veiller à faire preuve de cohérence dans les divers engagements qu’ils prendront au fil de leurs rendez-vous prévus en 2015.

 

La surveillance et l’évaluation seront déterminantes pour la crédibilité de tous les engagements pris. Par ses examens nationaux du contexte économique, des performances environnementales et de la situation en matière d’investissement, l’OCDE aide à déterminer si les politiques nationales ont des chances d’aboutir aux réductions d’émissions promises.

 

S’agissant de l’évolution, comme les engagements actuels sont loin d’être suffisants, la COP 21 devra confirmer à Paris l’ambition des États de parcourir le long chemin qui mènera à la décarbonation de la planète à la fin du siècle. En plus de mettre la barre très haut, nous devons nous doter d’une procédure de notification, d’évaluation et de mise à jour régulières pour vérifier que les objectifs et trajectoires choisis à l’échelle nationale cadrent avec cette ambition et, si tel n’est pas le cas, déclencher un dialogue sur la façon d’y remédier. Nous devons avoir dès à présent des objectifs ambitieux pour le long terme et nous y tenir. Il faut mettre en place une procédure d’examen robuste qui nous permette de vérifier le respect des engagements pris et de faire le point de la situation, en somme qui nous serve de boussole dans la problématique climatique !  

 

En conclusion

 

Le temps presse. Il n’y a pas lieu pour les États de traiter la conférence des Parties de cette année comme un nouveau cycle interminable de pourparlers commerciaux. Le compte à rebours carbone est enclenché ! La communauté internationale a d’autres priorités en vue. Notre attention est volatile. Depuis l’échec de Copenhague, cela a pris six ans pour retrouver le même niveau d’intérêt. C’est un peu comme l’atterrissage de la sonde Rosetta sur une comète, qu’il a fallu attendre dix ans. Les fenêtres d’alignement sont brèves et nous n’avons plus le temps d’attendre la prochaine.

 

L’absence de progrès suffisants nous condamnera à prendre ultérieurement toute une série de mesures d’adaptation nationales encore plus coûteuses et perturbatrices, dont les coûts pèseront le plus lourd sur les sociétés les moins résilientes. En d’autres termes, si nous échouons sur le climat, nous échouerons aussi sur les objectifs de développement durable.

 

En revanche si nous réussissons, les effets positifs seront pléthore. Les solutions qui, dans le domaine de l’énergie, de l’industrie, de l’urbanisme et de la production alimentaire, sont tout simplement meilleures que celles qui existent actuellement ont le vent en poupe. On a du mal à croire que les pouvoirs publics s’accrocheront à des technologies dont les effets secondaires sur le climat et la santé sont si insidieux. Pourquoi ne pas plutôt nous lancer sans réserve dans une transition qui rendra le monde plus efficient, plus propre et plus salubre ?