Emploi

La croissance ne suffit pas

 

Les leaders syndicaux brésiliens affirment depuis longtemps que la croissance économique ne doit pas être une fin en soi. Selon eux, l’important n’est pas tant la taille du « gâteau » économique, mais la manière dont il est partagé. Depuis quelques années, les appels à la justice sociale ont de plus en plus influencé les politiques publiques, donnant lieu à une véritable « révolution » de l’économie au Brésil.

Ces dernières années, l’action du Brésil en faveur d’un développement à forte composante sociale a permis une croissance économique et des progrès en matière d’intégration sociale difficiles à égaler pour la plupart des autres pays. Le Brésil a obtenu ces résultats en dépit de la crise financière internationale de 2008, qui a durement frappé les économies européennes et les États-Unis, entraînant l’appauvrissement de leur population. En rupture avec le cours de l’histoire, la population brésilienne n’est plus condamnée à payer le prix des crises engendrées par les excès du néolibéralisme des entreprises et des banquiers.

Ce résultat a validé une conviction que la Central única dos trabalhadores (CUT Brésil), principale confédération syndicale brésilienne, a toujours défendue : « la croissance économique ne suffit pas ». La période 1968-1973 offre un bon exemple de ce qui se passe quand on néglige ce fait. Au cours des années les plus sombres de la dictature militaire, l’économie brésilienne a connu une croissance moyenne d’environ 10 % par an. Ce « miracle économique » a garanti la « stabilité politique et économique pour les investisseurs », et accru les revenus des cadres de la classe moyenne. Mais il n’a eu aucun effet sur les travailleurs non qualifiés, dont les salaires ont été maintenus à un faible niveau par les pouvoirs publics, ni sur les gens vivant dans l’extrême pauvreté. Les syndicats avaient en outre été démantelés et le salaire minimum supprimé.

Les gouvernements militaires successifs prétendaient qu’il fallait commencer par élargir le « gâteau » avant d’envisager de le partager. Conséquence immédiate et à long terme de ce programme de développement : une plus grande concentration de la richesse et de la pauvreté.

Pendant les années 1970 et 1980, face à la répression politique exercée par les militaires et à la violence de la police, les mouvements sociaux et syndicaux ont uni leurs forces pour réclamer une amélioration des conditions de vie et de travail. Cette expérience a permis de tirer des leçons décisives pour les décennies suivantes, afin de contrer la vague néolibérale mondiale, prévenir la cure d’amaigrissement de l’État et la dérégulation des marchés financier, pétrolier et énergétique, puis pour éviter un nouveau tour de vis imposé aux travailleurs, aux retraités et aux populations très pauvres.

À l’aube du troisième millénaire, l’élection historique à la présidence du travailleur syndicaliste Luiz Inácio Lula da Silva est venue couronner l’action de ces mouvements sociaux. Ceux-ci ont cru en l’avenir incarné et défendu par Lula : respect des revendications des travailleurs ; volonté de négociation et de dialogue ; renforcement de l’État comme moteur de croissance et de redistribution des revenus et de la richesse.

La consolidation du système de protection sociale, liée à d’autres mesures comme la revalorisation du salaire minimum, l’extension du crédit à faible taux d’intérêt pour les travailleurs, et l’accès à la santé et à l’éducation pour tous, ont largement contribué au progrès social et économique.

Ces politiques ont véritablement bouleversé l’économie du Brésil. Entre 2001 et 2008, l’Institut national brésilien d’études avancées a calculé que l’indice d’intégration sociale – qui englobe des facteurs comme la création d’emplois, l’amélioration du revenu et de l’éducation, l’accès à un ordinateur, à la télévision et au téléphone – a progressé en moyenne de 5,3 % par an, dépassant le taux de croissance économique annuelle moyen de 2,3 %.

Le programme d’allocations familiales Bolsa Familia est la plus visible de ces mesures. Entre 2004 et 2011, le nombre de familles bénéficiaires d’un programme de transfert de revenu a plus que doublé, passant de 6,5 à 13,3 millions, soit près d’un quart de la population. Dans les régions les plus reculées, ces transferts sont devenus le principal moteur de l’économie locale.

©Vanderlei Almeida/AFP


Un autre pilier de l’action gouvernementale, fruit de négociations avec les syndicats, fut la revalorisation du salaire minimum et des pensions afférentes à hauteur de 211 % en valeur nominale entre 2002 et 2012, soit 66 % en termes réels hors inflation. Ce bond a dopé la consommation intérieure et protégé le pays des retombées les plus dévastatrices de la crise financière mondiale.

Le pouvoir d’achat des travailleurs a également bénéficié du redressement de l’économie et de la baisse du chômage subséquente, ce qui a renforcé leur position dans les négociations salariales. L’emploi informel qui, par définition, n’offre pas de protection sociale, a également diminué, tandis que les salaires des travailleurs informels ont augmenté, leur rémunération étant souvent indexée au salaire minimum.

Depuis une dizaine d’années, le Brésil a beaucoup progressé dans la lutte contre la pauvreté, et fait aujourd’hui figure de référence mondiale. Entre 2003 et 2009, 28 millions d’individus sont sortis de la pauvreté au Brésil, et entre 2003 et 2011, la classe moyenne a absorbé 40 millions des 190 millions d’habitants du pays.

En dépit de ces progrès, les inégalités sociales demeurent une préoccupation majeure au Brésil ; car toute société s’efforçant d’équilibrer les intérêts économiques, sociaux et environnementaux ne peut tolérer leur maintien à pareil niveau.

Quelques 16 millions d’individus vivent encore dans ce que l’on qualifie d’extrême pauvreté, avec des revenus mensuels inférieurs à 70 réais (environ 33 dollars). Mais la pauvreté ne se réduit pas à un faible revenu. Aux anciennes définitions mettant l’accent sur le manque de nourriture et de services de base se substitue désormais une notion plus vaste englobant la toxicomanie, la violence urbaine ou rurale, la rupture des liens familiaux et la dégradation de l’environnement. Ces « nouveaux » problèmes sont plus complexes et requièrent une action coordonnée du système fédéral, des États et de l’administration locale, ainsi qu’entre les ministères et les départements.

Le gouvernement de la Présidente Dilma Roussef a lancé un nouveau programme, « Brésil sans misère », qui comporte trois objectifs : assurer un accès plus large aux services publics, notamment la sécurité alimentaire, l’éducation, la santé et l’aide sociale ; offrir une garantie de revenu ; et doter les citadins comme les ruraux des compétences et de l’éducation dont ils ont besoin pour jouer pleinement leur rôle dans l’économie. L’objectif est d’améliorer les conditions de vie des plus pauvres en stoppant le cycle de reproduction de la pauvreté.

Relever ces défis coûtera cher. Jusqu’à présent, il était possible d’accomplir des progrès à peu de frais, mais les coûts de l’éducation et de la santé augmentent à mesure que les services deviennent plus sophistiqués et que leur accès s’élargit. Il y aura sans doute des confrontations sans précédent entre les différentes couches de la société. La CUT examine actuellement les prochaines réformes nécessaires du modèle de développement brésilien. Au-delà des trois piliers essentiels (social, économique et environnemental), il faudra renforcer le marché intérieur et réformer le régime fiscal – fortement régressif – pour accroître la contribution des plus riches.

Bien que des progrès aient été accomplis ces dernières années, notamment en termes de places dans l’enseignement supérieur, la qualité des services d’éducation et de santé laisse encore largement à désirer. Si le Brésil veut faire partie des pays les plus avancés, les gouvernements devront accorder la priorité à l’éducation et à la santé pour offrir des services de qualité à tous les Brésiliens.

 

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©Dino Santos

Par Vagner Freitas de Moraes, Président, Central única dos trabalhadores

 

©Dino Santos

et João Antonio Felicio, Secrétaire aux relations internationales, Central única dos trabalhadores


©L'Annuel de l'OCDE 2013

 

 

 

 

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