Développement

Les défis de l’Asie

 

Les moteurs de la croissance rapide de l’Asie – nouvelles technologies, mondialisation et réformes favorisant les mécanismes de marché – accroissent également les inégalités. Un essor économique rapide s’accompagne inévitablement de certaines disparités de revenus, mais l’on ne saurait s’en accommoder. Surtout lorsque ces disparités reflètent l’inégalité des chances d’améliorer son capital humain et ses revenus.

Alors que la reprise tarde à venir, l’Asie reste le moteur de la croissance mondiale. Toutefois, ses performances sont moins élevées qu’avant la crise. Les pouvoirs publics doivent rester vigilants face au risque d’émergence de nouveaux chocs mondiaux dans un avenir proche. En outre, d’importants problèmes de long terme doivent être réglés dès maintenant si l’Asie veut mettre à profit les résultats déjà obtenus.

Si la croissance rapide des dernières décennies a sorti des centaines de millions de personnes de l’extrême pauvreté, l’Asie abrite toujours les deux tiers de la population pauvre mondiale : plus de 800 millions d’Asiatiques vivent avec moins de 1,25 dollar par jour, et 1,7 milliard avec moins de 2 dollars. La réduction de la pauvreté demeure une tâche titanesque.

Les dommages environnementaux sont l’un des effets secondaires les plus visibles de l’expansion rapide de l’Asie. La dépendance à l’égard des énergies fossiles a altéré la qualité de l’air et des écosystèmes, puis diminué les réserves d’eau potable, entraînant des risques sanitaires importants. L’Asie est aujourd’hui la première source mondiale d’émission des gaz à effet de serre responsables du réchauffement de la planète et du changement climatique. Ses villes figurent parmi les plus polluées et les plus vulnérables aux phénomènes climatiques extrêmes. Les récentes catastrophes en Chine, aux Philippines et en Thaïlande rappellent aux décideurs qu’ils doivent agir dès maintenant pour protéger les populations, atténuer et inverser les signes du changement climatique, afin de garantir une croissance durable.

Les pays asiatiques en développement doivent également relever le défi complexe de l’accroissement rapide des inégalités.

Ces vingt dernières années, l’écart entre riches et pauvres s’est creusé de façon alarmante en Asie. Dans de nombreux pays, les 1 % des ménages les plus riches représentent près de 10 % de la consommation totale et les 5 % de ménages les plus riches plus de 20 %. Le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités, a augmenté dans la majeure partie de la région, passant de 0,39 à 0,46 dans les pays en développement d’Asie.

L’inégalité des chances joue un rôle clé dans l’amplification des disparités de revenu. Par exemple, la probabilité que les enfants d’âge scolaire issus des ménages du quintile le plus pauvre quittent l’école primaire ou secondaire est cinq fois plus élevée que dans les ménages du quintile le plus riche ; les taux de mortalité infantile des ménages les plus pauvres sont 10 fois plus élevés que ceux des ménages aisés. En Asie du Sud, le taux d’activité des femmes atteint 40 % par rapport à celui des hommes, et en Asie centrale et occidentale, les taux de scolarisation des filles dans le primaire et le secondaire sont inférieurs de 20 % à ceux des garçons.

Dans l’ensemble des pays asiatiques en développement, 1,7 milliard de personnes (45 % de la population) sont privés d’installations d’assainissement et 680 millions d’électricité.  

Selon une étude récente de la Banque asiatique de développement (BAD), trois facteurs sous-tendent l’accroissement des inégalités : les nouvelles technologies, la mondialisation et les réformes favorisant les mécanismes de marché. Or il s’agit aussi des principaux moteurs de la croissance rapide de l’Asie. Ces facteurs ont créé d’immenses mais inégales opportunités économiques.

Ces tendances profitent plus particulièrement à trois groupes. Le premier est constitué des détenteurs de capitaux qui, du fait de l’orientation du progrès technologique, ont vu croître leur part du revenu national au détriment de celle du travail. L’abondante réserve de main-d’œuvre disponible en Asie a également fait reculer les taux de salaire par rapport au rendement du capital.

©Reuters/Jason Lee


Le deuxième groupe comprend les résidents des villes et des zones côtières, qui ont largement profité de l’amélioration des infrastructures et de l’accès amélioré aux marchés. Ainsi, les écarts entre zones rurales et zones urbaines, et entre les différentes provinces, représentent 54 % des inégalités globales de revenu en Chine, et environ 32 % en Inde. Enfin, le troisième groupe rassemble les diplômés hautement qualifiés, dont les revenus ont augmenté, creusant ainsi l’écart avec les moins qualifiés.

À ces facteurs s’ajoutent diverses formes d’inégalités des chances en matière d’emploi et de capital humain, imputables à des faiblesses institutionnelles, à des distorsions du marché et à l’exclusion sociale. La montée des inégalités peut limiter les effets bénéfiques de la croissance en matière de réduction de la pauvreté, et affaiblir les bases de la croissance. Si les inégalités étaient restées stables en Asie, la croissance aurait sorti 240 millions de personnes supplémentaires de la pauvreté entre 1990 et 2010, soit 6,5 % de la population des pays asiatiques en développement en 2010. Le creusement d’inégalités déjà élevées peut nuire à la croissance à long terme en gaspillant le capital humain, en intensifiant les tensions sociales, en affaiblissant la gouvernance et en accentuant les pressions en faveur de politiques populistes inefficaces.

Heureusement, les dirigeants asiatiques œuvrent contre les inégalités. Un nombre croissant de pays placent la croissance inclusive – fondée sur l’égalité des chances – au cœur de leur politique de développement. Une enquête informelle de la BAD indique que plus de 65 % des dirigeants asiatiques reconnaissent que les inégalités de revenus dans leur pays sont élevées ou très élevées. La quasi-totalité considère qu’elles se creusent, et une majorité pense que la lutte contre la pauvreté ne saurait justifier l’accroissement des inégalités.

Les solutions sont complexes car les facteurs à l’origine du creusement des inégalités constituent également les moteurs de la croissance de la productivité et des revenus. Il ne faut pas confondre les disparités de revenus générées par les nouvelles technologies, les échanges et les réformes visant à améliorer l’efficience, et celles générées par un accès inégal aux marchés et aux services publics. Ces dernières requièrent une action publique déterminée, en particulier parce qu’elles sont amplifiées par les moteurs de la croissance, sources d’inefficience et d’inégalité, et compromettent ainsi la viabilité de la croissance.

Pour réduire les inégalités et rendre la croissance plus inclusive en Asie, il convient donc d’adopter des moyens d’action complémentaires.

Premièrement, la politique budgétaire doit jouer un rôle important. Une hausse des dépenses sociales – santé, éducation et protection sociale – permettrait de renforcer le capital humain, particulièrement celui des populations défavorisées, et de réduire les inégalités dans ce domaine. La stabilité budgétaire peut même être préservée si les pouvoirs publics augmentent les recettes en améliorant l’administration et les régimes fiscaux, et en remplaçant les subventions inefficaces, comme celles apportées aux carburants, par des aides plus ciblées. Les dépenses sociales devraient également être utilisées de façon plus efficiente, en améliorant leur répartition et en évitant les déperditions.

Deuxièmement, il faut combler l’écart entre zones rurales et urbaines, et entre les provinces. Les régions en retard ont besoin d’infrastructures plus nombreuses et de meilleure qualité, et de politiques et d’institutions facilitant la circulation des biens et des services. Des pôles de croissance pourraient être créés dans les régions les moins développées, à l’instar de la Chine, où les inégalités régionales ont été atténuées par l’ambitieuse stratégie de développement de l’ouest du pays. Il faudrait toutefois supprimer les obstacles aux migrations des populations des régions rurales pauvres vers les zones urbaines plus prospères.

Troisièmement, la croissance inclusive doit s’appuyer sur des emplois productifs et stables, ce qui suppose un environnement économique favorable à l’investissement privé et une croissance équilibrée entre industrie, services et agriculture. L’élimination des distorsions qui favorisent le capital au détriment du travail, l’aide apportée aux PME, l’instauration d’autorités de régulation du marché du travail, enfin la mise en place de programmes d’emplois publics comme mesure provisoire pour remédier aux poches de chômage et de sous-emploi, peuvent également contribuer à améliorer les revenus du travail.

Enfin, les mesures visant à accroître les opportunités économiques et l’égalité d’accès à ces opportunités doivent s’appuyer sur des mesures de bonne gouvernance telles que la promotion de la participation citoyenne, le renforcement de l’État de droit, la lutte contre la corruption et l’exclusion sociale.

Après une période de croissance et de réduction de la pauvreté remarquables, le progrès technologique, l’intégration mondiale des marchés et les exigences de marché amplifient les inégalités en termes de capital physique et humain en Asie. Les dirigeants doivent donc redoubler d’efforts pour que chacun ait accès à l’emploi, à l’éducation, à la santé et aux autres services sociaux essentiels, et pour que les fruits de la croissance bénéficient à tous.

 

Références et liens recommandés

Asian Development Bank

BAD (2012), Asian Development Outlook 2012: Confronting Rising Inequality in Asia, Manille

Problématiques du Forum de l'OCDE 2013

Articles de l'Observateur de l'OCDE sur l'Asie

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M. Kuroda a écrit cet article en tant que Président de la Banque asiatique de développement, poste duquel il a démissionné en mars 2013.

 

©DR

Par Haruhiko Kuroda, Président, Banque asiatique de développement

 

©L'Annuel de l'OCDE 2013

 

 

 

 

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