Développement

La force des foules

 

Le crowdsourcing est un moyen d’agréger les forces d’une multitude de personnes pour accomplir des tâches complexes telles que le financement d’un film ou le séquençage de l’ADN. Au cœur de ce mode d’action : la confiance – non pas une confiance béate envers les grandes institutions, mais une confiance interpersonnelle. Un phénomène en plein essor, y compris dans le domaine du développement international.


« Une bourse aux projets dans l’atrium de la Banque mondiale ? Vous n’y pensez pas ! Et si des visiteurs de la Banque tombaient dessus ? » Ces paroles prononcées en 1999 par un Directeur général de la Banque mondiale reflètent bien l’esprit technocratique qui caractérisait alors l’univers du développement international : centralisme, hiérarchie et médiation des gouvernements. « Et pourquoi pas ? », me dis-je en repensant à ce bref échange. J’étais alors moi-même employée à la Banque mondiale. C’est à la suite de cet épisode qu’avec Dennis Whittle, nous avons fondé GlobalGiving.

À l’époque, appeler un maximum de personnes à s’unir autour d’un projet de développement paraissait une idée farfelue. Pourtant, voici maintenant dix ans que GlobalGiving travaille ainsi en fédérant les bonnes volontés. Nous ne sommes d’ailleurs plus les seuls. Nous intervenons dans le domaine du développement international, mais le crowdsourcing existe dans beaucoup d’autres domaines publics tels que le microcrédit, le financement du cinéma indépendant ou le séquençage de l’ADN. Cette pratique a fait florès grâce à la conjonction de plusieurs facteurs : innovation technologique, évolution des comportements et des attentes du public ont permis l’émergence de ce mode d’action nouveau dans lequel les individus contribuent réellement à la production de biens publics, et apportent leur pierre à un édifice commun.

La première étape de cette évolution fut le X Prize. Lancé en 1996, ce projet de 10 millions de dollars avait pour objectif  de concevoir et de construire un véhicule spatial réutilisable. Résultat : il permit de mobiliser l’équivalent de 100 millions de dollars sous forme de R&D, ainsi que 26 équipes de recherche aérospatiale basées dans différents pays du monde. Or, on sait moins que ce prix était financé par un système d’assurance ; quelqu’un jugeait donc le succès de cette entreprise si improbable qu’on ne pouvait que parier sur son échec.

Mais c’était sans compter sur le nombre et la détermination des équipes mobilisées. Cet événement a apporté la preuve que de nombreuses ressources étaient disponibles à « la base », et qu’elles pouvaient être rassemblées autour d’objectifs ambitieux et porteurs de sens. Cette découverte a tout naturellement été  transposée dans le domaine du développement international.

Au cours des années suivantes, la ligne de démarcation séparant biens publics et biens privés s’est estompée, et des formes de don échappant à la notion traditionnelle de philanthropie se sont développées. Ainsi, le site Kickstarter permet de lancer une campagne de levée de fonds pour financer un documentaire, ou une campagne pour venir en aide à une personne particulière. Ce type d’action a notamment été lancé pour soutenir Karen Klein, surveillante dans un car scolaire victime de persécutions des élèves, dont le calvaire a été filmé. L’utilité de ces documentaires, qui braquent les projecteurs sur des injustices manifestes et apportent un soutien aux victimes, est ressentie par de nombreuses personnes. Il ne s’agit pas seulement d’œuvrer pour le bien public mais aussi de rappeler qu’il ne faut pas désespérer du monde. Kickstarter a été créé en 2009 et a récolté 99 millions de dollars de promesses de dons dès sa première année d’existence. Quel rapport, me direz-vous, avec le financement du développement international par crowdfunding ? C’est très simple : changer le monde est à la portée de chacun, et cela peut commencer par une main tendue à une personne en difficulté. 

L’aide multilatérale a une longue tradition technocratique. A contrario, la philanthropie et le bénévolat prennent racine dans les valeurs, la passion, voire la religion. En cherchant à convaincre de nouveaux publics de s’engager dans des projets de développement international, Dennis et moi avions de plus en plus conscience de tendre des passerelles entre ces deux traditions. Celles-ci se différencient par des éléments déclencheurs de leur action : est-ce une analyse coûts-avantages raisonnée ou une photo éloquente qui motive l’individu à agir ? Comme le montraient des travaux de Chip et Dan Heath (auteurs de Made to Stick), les gens sont plus rarement motivés par un exposé général des grands problèmes que par l’idée d’aider quelqu’un en particulier. Nous pouvions en conclure que l’envie d’agir procède de valeurs telles que la loyauté, la justice, l’équité et la fraternité.  Mais comment capitaliser sur toutes ces motivations individuelles pour produire des résultats systémiques ?


Par la technologie. Dès 2002, les progrès technologiques nous avaient convaincu qu’il était à peu près aussi évident de convaincre un Américain lambda de contribuer à un projet d’élevage de rats détecteurs de mines en Tanzanie que de l’inciter à faire une donation à sa bibliothèque de quartier. YouTube n’avait pas encore vu le jour, mais on savait qu’il serait désormais plus facile, plus rapide et moins cher de montrer aux donateurs potentiels les effets concrets de leur générosité, même à des milliers de kilomètres, grâce à une communication plus riche composée de photos, vidéos et témoignages authentiques. L’un des avantages de la technologie repose en outre sur son extensibilité : avec un effectif inférieur à 30 personnes à plein temps, nous travaillons sur plus de 2 000 projets dans 130 pays.

Pour un coût incroyablement modique, la technologie permet de recueillir des témoignages de bénéficiaires, de parties prenantes et de donneurs, grâce auxquels nous étayons la crédibilité de nos procédures d’instruction et de suivi des dossiers, ainsi que de nos dispositifs de formation. Les médias et les réseaux sociaux ne font que donner plus d’écho à cette confiance qui existe déjà : les donneurs peuvent ainsi comprendre comment nous sélectionnons les organisations avec lesquelles nous travaillons, mais aussi découvrir les projets auxquels contribuent ceux à qui ils ont fait confiance. La technologie permet de donner corps à ce processus incroyablement subtil qui consiste à agréger des particules infinitésimales de confiance individuelle pour produire un effet systémique.

Ce retour d’informations et ce suivi permettent de contourner un problème qui n’a cessé de ternir l’image de l’aide au développement officielle, à savoir l’opacité des flux d’aide multilatérale qui passent par des gouvernements qui ne sont tenus responsables de rien. Le devenir des fonds est incertain ; parfois même ceux-ci disparaissent, laissant les communautés sensées en bénéficier encore plus démunies. C’est pourquoi il est intéressant de pouvoir soutenir directement ces communautés en sélectionnant uniquement des organisations que nous pouvons surveiller et à qui nous pouvons demander des comptes.

Bref, il est désormais plus facile de démontrer que les actions d’un individu peuvent avoir un impact tangible en matière de développement international. Il n’est plus indispensable que les gouvernements et les institutions – que ce soit la presse ou d’autres observateurs – confirment l’authenticité, la légitimité ou la conformité à l’intérêt général d’une action de développement international. De nombreux acteurs non institutionnels participent désormais à cette légitimation ; parmi ces acteurs, beaucoup étaient en marge ou en dehors du système il y a dix ans.  Faut-il s’en réjouir ou s’en alarmer ?

Un bon gros scandale pourrait porter un coup à la cote de confiance accumulée par le crowdsourcing au cours de ses 10 ou 15 ans d’existence. Le système institutionnel traditionnel n’est pas non plus à l’abri de ce genre de vicissitude. Heureusement, les acteurs du crowdsourcing sont si nombreux, les actions qu’ils mènent si dispersées, réparties et décentralisées qu’un scandale démontrerait probablement au final la résilience et le dynamisme de ce phénomène. Après tout, c’est un mécanisme darwinien. On soutient un maximum d’initiatives et on canalise les ressources vers les plus prometteuses ; cela équivaut à faire des essais permanents et à miser sur les meilleurs projets.

Pour faire une analogie évocatrice, c’est la différence entre une stratégie électorale par spots télévisés produits à grands frais et une stratégie visant à envoyer chaque semaine des centaines de millions de mails en adaptant constamment leur contenu aux destinataires selon qu’ils ont cliqué ou non pour ouvrir les précédents. Obama l’a emporté en suivant cette stratégie. Je suis convaincue que c’est aussi la recette gagnante applicable au développement

 

Références et liens recommandés

www.globalgiving.org

Heath, Chip and Heath, Dan (2010), Made to Stick, Random House, New York.

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Par Mari Kuraishi, Cofondatrice et Présidente, Fondation GlobalGiving

 

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