Développement

Doha : l’étape la plus facile

 

par Angel Gurría, Secrétaire général de l’OCDE
publié le 21 août 2006

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Une heureuse issue des négociations commerciales à l’OMC est encore possible.

Je suis en contact avec des dirigeants et des représentants des nations les plus développées aussi bien que des pays en développement. Lorsque les discussions du Cycle de Doha sur le développement ont échoué, en juillet, j’ai été frappé par le décalage qui existe entre ce que disent les représentants officiels  quand ils se rencontrent à l’OCDE, à Paris, et la façon dont ils définissent leurs positions dans les négociations à l’OMC, à Genève.

Le Programme de Doha pour le développement offre l’occasion de rééquilibrer les règles commerciales en faveur des pays en développement, tout en stimulant l’économie mondiale. Les discussions de Doha ont semble t il échoué surtout en raison de désaccords sur l’agriculture, mais il est clair que ce n’était pas le seul point d’achoppement. De fait, certains pays riches n’étaient pas prêts à accepter des réductions plus fortes des droits de douane ou des subventions internes aux produits agricoles qui faussent les échanges. Pour leur part, les pays à marchés émergents n’offraient, de l’avis de certains, que des améliorations insuffisantes de l’accès aux marchés des biens et des services.

L’impasse actuelle ne fait que des perdants : tous les pays en souffrent, mais les plus pauvres seront les plus touchés. L’OCDE a estimé à près de 100 milliards de dollars les gains en termes d’expansion de l’activité économique (et, par conséquent, de la prospérité) qui résulteraient d’une libéralisation totale des tarifs douaniers sur les produits industriels et agricoles. Les retombées d’une libéralisation du commerce des services — secteur de l’économie mondiale qui affiche la plus forte croissance — pourraient être cinq fois plus élevées, aux alentours de 500 milliards de dollars. Un accord à Doha sur la facilitation des échanges, qui ferait disparaître les obstacles d’ordre procédural, générerait au moins 100 milliards de dollars de plus. Et ce sont les pays en développement qui obtiendraient les deux tiers de ces gains.

L’échec de Doha signifierait la perte de ces avantages. Mais surtout, il risquerait de saper le système commercial multilatéral et de déclencher une vague protectionniste que les dirigeants politiques raisonnables pourront difficilement contenir.

Au cours du demi siècle écoulé, le commerce a été un puissant moteur de la croissance  et a contribué à sortir des millions de personnes de la pauvreté. Mais la libéralisation des échanges est douloureuse à court terme, certains pays et groupes de travailleurs étant confrontés à des coûts d’ajustement disproportionnés. Une ouverture des marchés étayée par des politiques qui facilitent l’ajustement est cruciale pour faire en sorte que ceux qui subissent des pertes passagères puissent aussi profiter des avantages de la mondialisation.

A cet égard, le système commercial multilatéral remplit une fonction essentielle, qui consiste à défendre et promouvoir les intérêts de toutes les nations commerçantes. Forte des principes du traitement national et de la non-discrimination, l’OMC constitue une enceinte de négociation. Offrant des recours en cas de violations, elle incarne un système qui aide le commerce international à jouer son rôle de moteur de la croissance et du développement.

En l’absence d’un accord à Doha, les perspectives seraient sombres. L’OMC risquerait d’agir par la voie contentieuse et non plus législative, le règlement des différends prenant le pas sur l’élaboration de règles. Les distorsions existantes des échanges et de l’activité économique pourraient s’ancrer profondément, et les pays en développement éprouveraient alors de plus en plus de difficultés à livrer concurrence dans des conditions équitables sur les marchés mondiaux. On assisterait à une prolifération des accords commerciaux bilatéraux et régionaux. Sans les disciplines instaurées par un vigoureux système commercial multilatéral, le danger serait plus grand que ces accords engendrent des tensions et des inefficiences, par suite des détournements de flux d’échanges et d’investissements, mais aussi à cause des coûts accrus imposés aux entreprises par la multiplication des règles d’origine et des normes de produits. De fait, compte tenu de l’impasse de Doha, des propositions sont déjà élaborées en vue d’un accord de libre échange réservé à l’APEC (FTAAP).

Comment donc aller de l’avant ? Quel est le moyen d’éviter l’échec ?

L’agriculture représente une faible part de l’économie des pays développés, mais c’est un secteur politiquement très sensible. Il est temps que les pays développés fassent preuve d’initiative et commencent à mettre en pratique les recommandations qui découlent de leurs propres discussions à l’OCDE. Notre analyse a fait apparaître que les droits de douane agricoles et les mécanismes de soutien des prix se montrent inefficaces pour assurer tout à la fois une aide au revenu en faveur des familles d’agriculteurs, la protection de l’environnement et le maintien d’économies rurales dynamiques. La sensibilité politique de ce dossier ne devrait pas conduire à des politiques économiques irrationnelles.

Combiner les négociations commerciales avec de nécessaires réformes internes et une aide au développement efficace rendrait aisément possible une réduction plus forte des droits de douane et des subventions, et comblerait ainsi l’écart apparu en juillet entre les positions des négociateurs de Doha. Une fois le désaccord agricole surmonté, les négociations pourront progresser dans d’autres secteurs où une ouverture accrue des échanges offre des retombées encore plus substantielles et où les pays en développement les plus avancés devraient se montrer disposés à aller plus loin dans l’amélioration de l’accès aux marchés.

Dans les pays développés, et dans les pays en développement les plus avancés, il incombe aux responsables politiques  de convaincre leurs électeurs des avantages du Cycle de Doha. Pour leur part, les pays les moins avancés doivent être assurés d’un soutien dans d’autres domaines, par exemple dans le cadre d’une aide au développement pour la rationalisation de leurs services douaniers et la construction des ports et des autres infrastructures dont ils ont besoin pour exporter leurs produits.

Des dirigeants éclairés devraient avoir une vision ample et prendre conscience que l’enjeu est la capacité de l’humanité à créer un monde meilleur. Nous sommes confrontés à des défis planétaires majeurs : guerres, déséquilibres financiers massifs, flambée des prix de l’énergie, protectionnisme en matière d’investissement, extension des maladies infectieuses, vieillissement des populations ; de plus, les troubles politiques, la pauvreté et les conflits sociaux sévissent dans de nombreux pays.

Dans un monde si complexe, face à ces défis apparemment insolubles, le Programme de Doha pour le développement constitue l’étape la plus facile dans la mise en place de l’architecture multilatérale mondiale ; de plus, il représente une assurance peu coûteuse contre le retour du protectionnisme et des guerres commerciales. En menant à bonne fin le Cycle de Doha, nous pouvons donner un coup de fouet à l’économie mondiale et contribuer à une répartition plus équitable de la richesse.

 

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