Point de vue : élections au Nigeria

 

Entretien avec S.E. Gordon H. Bristol, Ambassadeur du Nigeria en France

propos recueillis par Margaret Egbula, 26 avril 2011

« Le vote de chaque Nigérian a été pris en compte et le scrutin a été déclaré libre et juste. Les résultats de ces élections ont, à mes yeux, dissipé un bon nombre de mythes tenaces à propos du Nigeria. Par exemple, qu’un Nigérian ou une Nigériane, à condition d’être populaire auprès de l’opinion nigériane, a une bonne chance de gagner la présidentielle quel que soit l’endroit d’où il vienne, qu’il soit issu d’un groupe ethnique minoritaire ou majoritaire. […] L’histoire se rappellera cette élection comme l’élection qui a finalement mis le Nigeria sur le chemin inéluctable de la démocratie et du développement, de l’unité et de la cohésion. »

  

Résultats de l'élection  | > document en PDF

 

Quel est globalement votre appréciation des élections au Nigeria?

 

Les résultats de ces élections ont, à mes yeux, dissipé un bon nombre de mythes tenaces à propos du Nigeria. Le vote de chaque Nigérian a été pris en compte et le scrutin a été déclaré libre et juste. Je suis bien évidemment conscient qu’après l’élection présidentielle, il y a eu des incidents dans certains états et certaines régions de la fédération, des incidents post-électoraux. Mais, pendant les élections elles-mêmes, il n’y a eu pratiquement aucun incident et les Nigérians ont donc pu exprimer leurs préférences et leurs choix en termes de leaders.

 

Les observateurs locaux et internationaux les ont jugées comme étant les élections les plus crédibles au Nigeria depuis le retour du gouvernement civil en 1999. Quelle est votre réaction ?

 

Il s’agit en effet des élections les plus crédibles. Elles ont révélé certaines choses. Par exemple, qu’un Nigérian ou une Nigériane, à condition d’être populaire auprès de l’opinion nigériane, a une bonne chance de gagner la présidentielle quel que soit l’endroit d’où il vienne, qu’il soit issu d’un groupe ethnique minoritaire ou majoritaire. Le président Goodluck Jonathan vient d’un groupe ethnique relativement minoritaire, les Ijaw, et malgré cela il a été accepté au niveau national.

Je pense que cette élection a minoré le rôle de l’ethnicité, le rôle des régions pour ce qui touche à notre démocratie. Contrairement aux points de vue de certains analystes, particulièrement des analystes étrangers sur ces élections, je crois au contraire que cette élection a montré que la question tribale n’est pas centrale dans notre vie politique. Parce que si quelqu’un comme Goodluck Jonathana  pu rassembler autant de soutien à travers la nation, par-delà les divisions géographiques, par-delà les divisions ethniques, je pense que cela nous dit quelque chose sur la croissance et la maturité de la démocratie nigériane. Globalement, je pense qu’il y a de grands espoirs pour le Nigeria et que les Nigérians devraient être très fiers des résultats de cette élection et du rôle qu’ils ont joué dans l’enracinement et l’élargissement de notre démocratie.

 

A propos du rôle des régions et de l’ethnicité, que pensez-vous de la controverse au sujet de l’accord d’alternance du pouvoir ou « zoning system » au sein du parti dirigeant ?

 

Je pense tout d’abord que la question du « zoning system » a été trop débattue. Deuxièmement, je pense qu’elle a été mal interprétée. Le zoning n’est pas une obligation constitutionnelle. La constitution nigériane ne parle pas de zoning. Le zoning a été et sera toujours une affaire de parti. Dans le cas du PDP et de l’élection présidentielle, il y a eu une très grande controverse autour de la décision qui avait été prise et à la fin, le parti a décidé que la compétition devait être ouverte à quiconque serait intéressé par la course à la présidence, y compris le président Goodluck Jonathan dont le désir de postuler à un second mandat a été vu par le parti comme la continuité de la liste Yar’Adua/Jonathan.

 

Les Nigérians et la communauté internationale ont été déçus par la conduite des élections passées. Quelle a été la différence cette fois-ci ?

 

Je pense à l’évidence que la différence, c’est le leadership. Le président Jonathan a fait clairement savoir dès le début qu’il ferait en sorte que le processus électoral se déroule librement et de ce fait il serait sorti vainqueur dans tous les cas. A partir du moment où il a permis, pendant son mandat de président, que ce processus engendre des élections libres et justes, qu’il les gagne ou non, il aurait gagné au sens où son gouvernement aurait légué un processus transparent, libre et crédible à la nation nigériane. Il est évident que l’engagement du président Goodluck Jonathan et de son gouvernement à rendre ces élections crédibles a été fondamental.

Cet engagement a donné un nouveau souffle à la commission qui est statutairement responsable des élections, la « Commission électorale nationale indépendante» (INEC). Elle est composée de personnes vraiment crédibles telles que son président, le Professeur Attahiru Jega, de gens intègres et très déterminés. D’autres corps de l’État ont aussi joué un rôle important, par exemple, l’Assemblée nationale qui a fait en sorte que le budget nécessaire soit voté et l’argent remis à l’INEC à temps pour leur permettre de mettre en place toutes les structures et mécanismes nécessaires au déroulement d’élections libres et justes. Il ne faut pas oublier non plus le rôle joué par la communauté internationale.

Je crois que ces élections au Nigeria compteront parmi les élections les plus surveillées. De même avec les observateurs nationaux (société civile, ONG…), tout le monde était déterminé à ce que cette fois le Nigeria voit des élections libres et justes. Par exemple, les membres du National Youth Service Corps (NYSC) ont été déployés pour surveiller les différents lieux de vote. Ils se sont donnés beaucoup de mal. Il est vraiment malheureux, et je dis cela avec un profond sentiment de frustration et beaucoup de regrets, que des membres de la NYSC aient été victimes de la violence post-électorale que nous avons pu voir dans certaines régions du pays. La nation ne les oubliera jamais.

 

Pensez-vous que l’on peut encore progresser ? Dans quels domaines ?

 

Oui, bien sûr. Il n’existe pratiquement pas d’élections qui soient dépourvues de problèmes à 100 %. Partout, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, et même en France, il y a des situations, où les gens sont privés du droit de vote. Il y a toutes sortes de problèmes imprévus qui peuvent se produire et qui se produisent durant un processus électoral. Il serait malvenu de ma part de dire que de tels problèmes n’ont pas eu lieu et que tout était parfaitement en ordre. Non, l’important est de tirer les leçons de notre expérience durant ces élections et d’améliorer graduellement la situation pour atteindre le point où les problèmes liés aux élections seront minimes. Je n’ai aucun doute que nous y arriverons car ces élections sont déjà un bond en avant par rapport à ce que nous avons connu auparavant.

 

Vous êtes donc optimiste. Votre pays est-il sur la voie de devenir une démocratie stable ?

 

Je n’ai aucun doute à ce sujet. En fait, nous n’avons pas le choix. Étant donné la multiplicité des groupes ethniques, des nationalités, des cultures, il y a trois fondamentaux que nous avons adoptés et qui sont non négociables : démocratie, fédéralisme et républicanisme. Je pense qu’étant donné la nature des choses au Nigeria, ce sont les principes de gouvernement qui serviront au mieux nos intérêts.

 

Avez-vous été surpris par les résultats de l’Assemblée nationale ou de certaines régions ?

 

Oui, il y a eu effectivement quelques surprises. Des personnes, dont on disait qu’elles étaient des poids lourds politiques, ont été battues lors des ces élections, des personnes ayant une certaine notoriété, qui détenaient des hauts postes. Je dois reconnaître l’esprit sportif dont ont fait preuve certains de ceux qui se sont inclinés. Je ne peux oublier de mentionner ici le Président sortant de la Chambre des représentants, l’Honorable Dimeji Bankole, qui a reconnu sa défaite et a félicité son opposant vainqueur dans sa circonscription fédérale de l’État de Ogun. C’est exactement comme cela que les choses devraient être. Sa déclaration soulignant que les élections ne relèvent pas du « tout ou rien » mérite d’être saluée.

Il y a eu d’autres surprises encore : par exemple, l’ampleur des résultats en faveur du Président Jonathan ! Bien sûr, nous savions que c’était un leader populaire. Mais il a gagné dans tout le pays. Il est dépositaire d’un mandat réellement national. L’histoire se rappellera cette élection comme l’élection qui a finalement mis le Nigeria sur le chemin inéluctable de la démocratie et du développement, de l’unité et de la cohésion.

 

A votre avis, quel message les électeurs ont envoyé en élisant le Président Jonathan tout en rejetant les candidats du PDP à l’Assemblée nationale ?

 

Les électeurs ont envoyé un certain nombre de messages. Tout d’abord, qu’ils regardent la performance de chaque leader individuellement. Il est clair que les gens ont voté pour des candidats et non pour les partis en tant que tels. Même si le nom des candidats n’était pas inscrit sur les bulletins de vote, seuls figuraient les symboles des divers partis, à la fin le choix des candidats a été décisif. Il est clair que le Président Jonathan n’a pas tellement gagné en tant que candidat du PDP mais à cause de sa personnalité.

Cette élection a aussi révélé l’enthousiasme de l’électorat nigérian. Il y a peu d’endroits au monde où vous verrez les électeurs faire la queue pendant quatre heures pour se faire inscrire, rester ensuite pour voter, et rester encore pour voir le dépouillement. Ils ont effectivement consacré leur journée entière au processus démocratique. Je pense que l’électeur nigérian, l’électorat nigérian mérite l’admiration.

 

Comment le Président Jonathan va-t-il faire face au mécontentement dans le nord du pays ? Comment le gouvernement va-t-il promouvoir la réconciliation et l’unité nationale ?

 

Je ne sais pas ce que vous entendez par mécontentement. Je désapprouve cette formule.

 

Le mécontentement parmi certains groupes du nord, particulièrement les jeunes qui protestaient contre les résultats…

 

Ce qui s’est passé relève de l’anarchie pure. Cela ne peut être décrit comme du mécontentement. Un groupe d’éléments sans foi ni loi a décidé de semer le meurtre et le chaos. La justice doit faire son travail et ils doivent être punis conformément à la loi. Cela ne peut pas être du mécontentement parce que les États où ces incidents se sont produits sont ceux où le parti au nom duquel et pour l’intérêt duquel ils ont déchaîné ce chaos, a gagné. Les États où les troubles se sont produits sont les États où le Congress for Progressive Change a gagné l’élection présidentielle. Ce sont des actions perpétrées par des individus sans foi ni loi dont l’identité doit être établie et que l’ont doit traiter conformément à la loi.

Si chaque personne insatisfaite dans la société se livre pour une raison ou pour une autre au meurtre et au chaos, alors il n’y a plus de société qui fonctionne, plus de règles de loi, plus d’ordre. Si vous êtes mécontents de votre gouvernement ou de votre candidat, utilisez votre bulletin de vote et parlez pour vous-mêmes.

Je voudrais souligner que ce sont des incidents isolés. Ce n’est pas dans tout le nord mais seulement dans certaines régions de certains États du nord que des éléments criminels se sont livrés au meurtre et à la destruction.

 

Pensez-vous que le Nigeria sera capable de surmonter cela et d’aller de l’avant rapidement ?

 

Nous l’avons déjà surmonté. Les élections ont continué. Les gens votent. Le Nigeria a la capacité de faire face à des incidents occasionnels, aux atteintes à l’ordre public. Rappelez-vous que le Nigeria est une nation où s’est déroulée une guerre civile six, sept ans après l’indépendance et qui a survécu. Ceci n’est rien.

 

Quelle est votre opinion sur l’état de la démocratie en Afrique de l’ouest ? Quel sera d’après vous l’impact des élections au Nigeria dans la région ?

 

Le Nigeria a toujours eu pour préoccupation de promouvoir la démocratie, d’enraciner la démocratie, de soutenir les tenants de la démocratie à travers l’Afrique de l’Ouest et en fait à travers tout le continent africain. C’est un rôle pour lequel le Nigeria n’a pas toujours été apprécié comme il aurait dû, mais ceux qui sont bien informés savent que le Nigeria contribue à encourager, promouvoir, renforcer et élargir la démocratie non seulement en Afrique de l’Ouest mais dans tout le continent africain. Le Nigeria a dernièrement joué ce rôle en Côte d’Ivoire. C’est pourquoi nous ne pouvons pas nous permettre de nous tromper concernant notre situation intérieure. Nous ne pouvons pas prêcher la démocratie à l’étranger et avoir d’autres usages chez nous.

Ailleurs en Afrique de l’Ouest, en Sierra Leone, au Libéria d’un point de vue historique, à São Tomé, nous avons œuvré en faveur de la démocratie. Nous avons œuvré en faveur du peuple. Le Nigeria a joué un très grand rôle. Ceci est en accord avec les objectifs de notre politique étrangère. Nous devons montrer l’exemple.

 

Vous avez dit que les cinquante premières années du Nigeria indépendant ont été une période d’apprentissage et que les cinquante prochaines années devraient être une période de consolidation, de développement et de réalisation du potentiel du Nigeria. Quelle est l’approche du gouvernement pour réaliser cette vision ?

 

En un mot, la bonne gouvernance devrait être l’objectif de tous les gouvernements. Si nous disons que les cinquante premières années sont les années pendant lesquelles nous apprenions les ficelles, nous ne pouvons pas, de mon point de vue, justifier de faire la même chose pendant les cinquante prochaines années. A présent, nous devrions commencer à montrer au reste de la communauté internationale quel sera notre but ultime : développer une nation démocratique africaine, unie, indivisible, cohérente et développée qui aura sa juste place au sein de la communauté des nations en contribuant à la paix et à la sécurité mondiales.

Première Nation noire du Monde, le Nigeria ne peut se permettre de négliger la réalisation de sa destinée... Je crois qu’avec le président Goodluck Jonathan qui a bénéficié d’un mandat clair et large de la part du peuple nigérian, le Nigeria s’est sérieusement  engagé sur le chemin de la bonne gouvernance.

 

En tant que représentant du Nigeria en France, quelle image ou quel message le gouvernement nigérian et vous-même voudriez envoyer au reste du monde ?

 

Le Nigeria est un membre de la communauté des nations, responsable, respectueux des lois et démocratique. Le Nigeria est prêt à faire sa part pour promouvoir la paix et la sécurité mondiales et c’est pourquoi nous participons activement aux missions de maintien de la paix et de consolidation de la paix ainsi qu’aux programmes de post-conflit des Nations unies, de l’Union africaine et de la CEDEAO.

Mais nous attendons aussi que les autres membres de la communauté internationale adoptent les mesures qui permettent aux pays en développement comme le Nigeria de répondre aux aspirations de leur population. Pas seulement en termes politiques mais aussi en termes sociaux et économiques. Le Nigeria s’engage à agir conjointement avec les autres membres de la communauté internationale pour, par exemple, réduire la pauvreté en Afrique. Nous voyons la pauvreté comme une violation des droits humains ; tout citoyen devrait avoir droit à des conditions de vie décentes.

Le Nigeria s’engage à œuvrer pour une architecture de gouvernance mondiale plus juste et plus représentative. L’Afrique n’a pas de siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, conseil qui prend les décisions finales concernant la paix et la sécurité mondiales. Plus de 60 % des questions traitées par le Conseil concernent les affaires africaines et pourtant il n’y a pas un seul membre permanent africain. C’est la même chose pour les institutions de Bretton Woods, le FMI et la Banque mondiale. L’Afrique y est insuffisamment représentée et ce sont des institutions et des organisations qui discutent des questions relatives à l’Afrique quasi quotidiennement. Le Nigeria est en faveur d’une réorganisation de l’architecture de la gouvernance mondiale afin d’assurer que le processus de prise de décision de ces organisations mondiales qui prennent des décisions au nom de l’humanité, soit plus équitable.

Nous sommes heureux que la France soit à la présidence à la fois du G8 et du G20 cette année. Nous espérons que la France profitera d’être à la présidence de ces deux groupes pour instaurer, ou du moins enclencher, le processus de cette reconstruction de l’architecture de la gouvernance mondiale dont je parle. Le Nigeria est prêt à collaborer avec la France dans ce sens. Nous devons réorganiser le processus de prise de décision dans le monde. Les mêmes nations qui prêchent et pratiquent la démocratie doivent être en faveur de la démocratisation de ces organisations qui prennent les décisions pour l’humanité entière.

 

 

 

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