« L'UEMOA face à la crise »

 

Entretien avec M. Hamza Ahmadou Cissé,

Directeur du Cabinet de la Commission de l'UEMOA

« La crise actuelle appelle une révision profonde des fondements de nos économies. Celles-ci ne sauraient fonctionner durablement sur la base de l’exclusion d’une part croissante de la population, de la destruction des ressources naturelles, de la confiance aveugle en la capacité des marchés internationaux à assurer l’approvisionnement conséquent et au meilleur coût des populations en produits vivriers et en produits énergétiques. »

Propos recueillis par le CSAO le 13 mars 2009

   

Comment analysez-vous la crise financière et économique sur le plan international ? Où sont les responsabilités ?

Pour certains, l’origine de la crise est avant tout financière, résultat d’une défaillance des modes de régulation. Cette défaillance aurait abouti à des désordres sur les marchés financiers puis sur le système bancaire, avec pour conséquence le rétrécissement du crédit, qui, à son tour a contraint l’investissement pour finalement toucher l’économie réelle.

Pour d’autres, la crise est l’aboutissement d’un mode de développement inéquitable où une grande part de la richesse est détenue par une minorité au détriment de la grande majorité, obligée alors de recourir au crédit pour se loger, se nourrir, se soigner, s’instruire, etc. De ce confinement des pauvres dans l’endettement, aggravé le renchérissement des denrées alimentaires et de l’énergie, serait née la crise sur le marché des titres adossés aux crédits immobiliers à risque – crise dite des « subprime ».  Les titres sur le marché en question étaient assis sur des créances très risquées sur des clients qui n’auraient pas été éligibles aux crédits qui leur ont été consentis sans une sorte de prime de risque au delà de la norme. Cette crise des marchés financiers se serait transmise au système bancaire, puis au secteur réel qui, de toute manière, prospérait au-delà des potentialités de ses propres débouchés, c'est-à-dire au-delà du pouvoir d’achat des consommateurs. Au sens de cette théorie, les pays en développement font partie des consommateurs en voie de paupérisation rapide. En effet, ces pays ont vu leurs recettes d’exportation fondre pour certains produits, entraînant une contraction des importations en provenance des pays développés.

On est un peu en présence du dilemme de l’antériorité de l’œuf ou de la poule. Le financier précède-t-il le réel dans la crise actuelle ou l’inverse ? Bien audacieux qui pourrait l’affirmer avec certitude, car on ne peut comprendre que la finance s’écroule si elle est assise sur une économie réelle solide, ni qu’une économie viable au sens réel s’écroule au moindre affaissement des marchés financiers. Il faut donc croire que la crise actuelle est celle d’une économie réelle qui avait tendance à se débiliter en même temps que la finance offrait aux détenteurs de capitaux l’illusion de gains faciles sans référence explicite à la dynamique de la sphère réelle de l’économie. C’est ce qu’on a appelé, dans certains milieux, « l’économie – casino ».

Selon la Banque mondiale : « Les répercussions directes de la crise financière et économique mondiale devraient être nettement plus limitées que dans d'autres régions, parce que les économies africaines sont moins intégrées au système financier international et comptent relativement moins sur les marchés internationaux des capitaux et des obligations pour financer les investissements » (perspectives pour l’économie mondiale 2009).  Qu’en pensez-vous ?

Si au premier abord, les institutions de Bretton Woods se sont focalisées sur l’aspect purement financier de la crise, en notant que sous cet angle, l’Afrique était relativement peu impliquée dans les marchés internationaux et donc peu exposée, elles mesurent désormais l’ampleur de la crise. C’est ainsi que le FMI a publié mardi 3 mars 2009 une étude dans laquelle il estime les pays pauvres – situés en règle générale en Afrique subsaharienne -, sont exposés à une "troisième vague" de la crise, après celles qui ont touché les pays avancés puis les pays émergents. Les pays en développement sont en train de perdre le bénéfice des efforts d’ajustement consentis durant la dernière décennie, et cela du fait de quelques spéculateurs financiers et du manque de transparence dans la gestion économique des pays développés.

Le FMI dit avoir identifié « 22 pays à faible revenu qui font face aux problèmes de financement les plus graves », leurs réserves de changes étant tombées sous l'équivalent de trois mois d'importations (FMI, Communiqué de presse n° 09/53 (Washington, 3 mars 2009). Ces pays sont confrontés à une chute de la croissance (juste au-dessus de 4% cette année, contre 6% initialement prévu), de leurs exportations, des investissements étrangers sur leur sol, et des envois de fonds de leurs émigrés. Le FMI calcule que « pour maintenir leurs réserves de change à un niveau prudent », ils auront besoin d'au moins 25 milliards de dollars de financements supplémentaires de sa part, et jusqu'à 140 milliards « si la croissance mondiale et les conditions de financement continuent à se détériorer », ce qui doublerait le nombre de pays vulnérables. Le Directeur du FMI, Monsieur Dominique Strauss-Kahn, d’en appeler aux bailleurs de fonds pour qu’ils se montrent « à la hauteur de l'enjeu, en apportant les financements nécessaires pour préserver les acquis obtenus par les pays pauvres ces dernières années au prix de tant d'efforts, et empêcher une crise humanitaire ».

Les pays membres de l’UEMOA dépendent fortement, pour leurs devises étrangères, donc pour leurs importations de biens d’investissement, de l’exportation de matières premières agricoles ou minières dont les cours baissent du fait de la récession économique du Nord. Cela pourrait avoir des conséquences à moyen terme sur la capacité de production des pays de la sous-région.

D’autre part, les plans de relance des pays partenaires de l’UEMOA consomment des ressources financières considérables qui pourraient peser sur les transferts au bénéfice de notre zone. Nous n’en sommes pas là et je pense que les pays développés eux-mêmes mesurent l’importance de ne pas créer sur leur flanc sud une autre hémorragie qui ne ferait qu’accentuer la crise économique, du fait notamment d’une contraction accentuée de leurs débouchés.

Il faut cependant souligner que, depuis bientôt une décennie, les échanges entre les pays émergents et l’Afrique de l'Ouest connaissent un accroissement notable. Cette nouvelle risque de s’accélérer avec l’approfondissement de la crise dans les pays développés, surtout si ces derniers avaient, d’aventure, une tentation protectionniste ou une propension à réduire leurs appuis financiers.

Quelles estimations faites-vous aujourd’hui du taux de croissance moyen des pays de l’UEMOA pour 2008 et 2009 (voire 2010) ? Percevez-vous la manifestation de la crise sur le plan économique et social ?

Selon les services de prévision de la Commission de l’UEMOA, le taux de croissance se situerait en 2009 à 4,9%, contre 3,9% en 2008, si les effets de la crise économique et financière internationale ne s’intensifient pas en comparaison de ce qu’ils sont actuellement. N’oublions pas que la plus grande partie de la population de nos pays est essentiellement dépendante de l’agriculture et du secteur tertiaire, notamment des branches de ces secteurs tournés vers le marché intérieur ou sous-régional. Il en résulte un isolement relatif à court terme, par rapport aux conditions du marché international, étant donné la faible élasticité, à cette échéance, de l’offre agricole aux chocs sur les prix.

Les risques majeurs à court et moyen terme pour la plupart des économies proviennent des variations de conditions climatiques. Celles-ci sont en train de se détériorer en raison de cet autre fléau mondial que constitue la crise environnementale, connue sous le nom de changement climatique, mais qui, en fait, est beaucoup plus vaste, tenant aux modes de vie destructeurs de ressources naturelles qui dominent dans le monde en général et dans les pays développés en particulier.

Par ailleurs, nos prévisions de croissance sont également subordonnées à la normalisation de la situation sociopolitique dans certains États. De ce point de vue, ce qui vient de se produire en Guinée-Bissau est de nature à remettre en cause certains pronostics, si la situation ne se redresse pas rapidement. Bien entendu, le pois économique de la Guinée-Bissau n’est pas de nature à remettre en cause l’évolution du PIB de l’Union, mais nous pensons que toute situation de déséquilibre sociopolitique est à même de perturber la dynamique économique de la zone à plus ou moins longue échéance.

L’Afrique de l’Ouest doit affronter deux crises successives : crise alimentaire entre 2007 et 2008 puis crise financière et économique. Les pays ont-ils aujourd’hui les moyens de faire face à cette nouvelle conjoncture ? Quels sont/seront les pays les plus sévèrement touchés ? Pourquoi ? Quels sont les pays les mieux armés pour répondre à cette crise ? Sur quelles ressources peuvent-ils s’appuyer pour cela ?

Si l’on se réfère aux évolutions constatées entre le second semestre 2008 et la période actuelle, on peut constater que les pays de la sous-région ont pu faire fonctionner un certain nombre de mécanismes de sauvegarde, notamment dans les domaines de la production alimentaire et de l’approvisionnement en produits pétroliers. Les pays qui s’en sortent le mieux sont ceux qui exploitent au mieux leurs avantages comparatifs, notamment ceux qui mettent tout en œuvre pour dynamiser leur agriculture et leurs industries agroalimentaires.

En fait, les deux crises dont vous parlez procèdent d’une seule et même crise, celle qui secoue le monde. Bien entendu, les mécanismes qui ont conduit à ce que la crise des économies développées se traduise par l’envolée des prix alimentaires en Afrique et même dans le monde développé lui-même, à une étape où cette crise n’était que latente, ont pu occulter la relation profonde entre les deux types de crise.

Pour en revenir aux crises que vous évoquez, on peut dire que les manifestations de la crise mondiale dans ses premières heures ont été, d’une part la flambée des prix du pétrole et des produits vivriers, consécutive en grande partie au déport des spéculateurs des marchés financiers déclinants vers les marchés des produits de base, denrées alimentaires incluses et, d’autre part, la crise financière et économique qui résulte de l’éclatement des bulles spéculatives, à la fois sur le marché de l’immobilier, sur les marchés financiers qui y étaient adossés et sur les marchés spéculatifs des produits de base.

La situation du secteur bancaire dans la zone UEMOA est-elle solide ? Pourquoi ? Comment ce secteur s’adapte-t-il à la crise financière ? Comment se comporte la bourse d’Abidjan ?

Notre secteur bancaire est en mutation profonde du fait de l’arrivée massive de banques d’Afrique du Sud, du Nigeria et des pays du Maghreb, notamment le Maroc. Ces banques, qui ont atteint désormais une dimension internationale, cherchent à exploiter le potentiel du marché ouest-africain. Cette dynamique est positive, même si les effets de la crise financière internationale font redouter une contraction des ressources disponibles sur le marché financier international.

L’Union bénéficie de réserves de change assez confortable. Le taux de couverture de l’émission monétaire était supérieur à 125% fin octobre 2008. De même, l’évolution du crédit à l’économie, malgré l’effet d’éviction exercé au second semestre 2008 par les emprunts publics destinés à faire face aux effets de la crise alimentaire et énergétique, était relativement favorable. On a pu noter une certaine tiédeur des banques sur le compartiment des crédits à long terme à partir de septembre 2008, mais cela est lié à l’attitude de précaution des filiales de banques internationales implantées dans la zone craignant les retombées de la crise bancaire sur leurs maisons-mères.

Il faut, bien entendu, craindre les effets récessifs d’un ralentissement des flux de ressources en provenance du marché financier international et de comportements de ponction sur la liquidité bancaire de la zone par les maisons-mères de certains réseaux bancaires. De telles évolutions seraient de nature à compromettre les capacités de production à moyen terme en pesant sur l’investissement.

Les pays de l’UEMOA sont très ouverts sur le plan commercial. La baisse de l’activité dans les pays de l’OCDE et les pays émergents risque de contracter le volume des exportations de la région. Les cours des matières premières minières et des produits alimentaires ont fortement baissé depuis 2008. Le dollar remonte depuis quelques mois, même si les taux de change restent très variables. Dans quelles mesures ces tendances présentent-elles un avantage ou un risque pour la région ? 

Certes, le degré d’ouverture des économies de notre sous-région est relativement élevé, autour de 73 %, contre 30 % à peine en France, mais il reste comparable à celui de la plupart des économies en développement. Le facteur le plus critique réside dans la dépendance, pour l’approvisionnement en biens d’investissement, en produits pétroliers et en certaines denrées alimentaires telles que le riz, des devises que rapportent un petit nombre de produits de base exportés - café, cacao, coton, or, dérivés du phosphate, etc. Le degré de concentration de nos exportations est trop élevé et source de vulnérabilité aux fluctuations des cours des produits de base et des produits d’importation que je viens de mentionner.

Une illustration de ce fait aura été le phénomène dit des « émeutes de la faim » que nous avons connu entre la fin de l’année 2007 et toute l’année 2008, aggravé par la montée vertigineuse du prix du pétrole. La baisse des prix des matières premières exportées est donc ressentie par nos économies comme un frein à la croissance future, dans la mesure où cela limite notre capacité d’importation de biens d’équipement et de produits alimentaires. Mais lorsque ces produits alimentaires voient leurs prix baisser également, cela compense quelque peu la baisse du prix de nos exportations.

La montée du dollar par rapport à l’euro compense, quant à elle, la chute des cours mondiaux de nos exportations, tout en éliminant une partie du bénéfice de la baisse des prix des produits alimentaires importés et de la baisse du cours du pétrole, étant donné notre ancrage à l’euro.

Les mesures que nous avons prises en 2008, pour relancer notre production agricole et trouver des solutions communautaires aux problèmes de l’énergie, montrent les désordres internationaux sont une occasion de correction  des faiblesses structurelles  de certaines politiques. En ce sens, on peut dire que l’UEMOA a tiré et continuera de tirer avantage des évolutions du marché international pour renforcer son tissu économique, mieux orienter ses politiques économiques et consolider la solidarité entre ses États membres.

Quelle est la position de l’UEMOA par rapport à la crise actuelle ? Quel message souhaitez-vous faire passer au niveau des pays ouest-africains ? Au niveau des partenaires au développement ? Quelles actions envisagez-vous dans les prochaines semaines, prochains mois ? Comment les partenaires au développement peuvent-ils vous aider ?

La crise actuelle appelle une révision profonde des fondements de nos économies. Celles-ci ne sauraient fonctionner durablement sur la base de l’exclusion d’une part croissante de la population, de la destruction des ressources naturelles, de la confiance aveugle en la capacité des marchés internationaux à assurer l’approvisionnement conséquent et au meilleur coût des populations en produits vivriers et en produits énergétiques.

La recherche d’un minimum d’autosuffisance garde tout son sens et les vertus de la mondialisation ne sont pas aussi absolues que l’on voudrait le faire croire. Nos économies fragiles doivent s’assurer d’un minimum de capacité de production alimentaire, pour éviter l’effet désastreux des imperfections du marché mondial.

Dans ce cadre, nous souhaitons que les partenaires au développement puissent continuer de nous soutenir, en dépit des difficultés auxquelles ils sont eux-mêmes confrontés.

En ce qui concerne les actions envisagées par l’UEMOA, en plus des solutions à court terme visant le soutien aux États et aux populations les plus vulnérables, l’accent est porté sur la mise en œuvre de la Politique Agricole de l’Union sur l’amélioration des infrastructures et la consolidation du secteur énergétique. Le Programme économique régional que nous avons mis en chantier depuis 2006 est la traduction concrète de cette volonté, avant même le déclenchement de la crise actuelle.

Par ailleurs, nous attendons des négociations actuelles avec l’Union européenne, dans le cadre de l’Accord de partenariat économique (APE), l’aboutissement à une coopération économique bénéfique pour tous et de nature à renforcer la compétitivité globale de nos économies.

 

 

 

 

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