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Angel Gurría, Secrétaire général de l'OCDE

Étude économique 2015 du Luxembourg : Rencontre avec la Commission de l’économie de la Chambre des députés

 

Allocution de M. Angel Gurría

Secrétaire général de l’OCDE

Luxembourg

Vendredi 27 mars 2015

(Texte préparé en vue de l’allocution)

 

Monsieur le Président de la Commission, Mesdames et Messieurs les Députés, Mesdames et Messieurs,

 

Je suis très heureux d’être parmi vous aujourd’hui à l’occasion du lancement de l’Étude économique 2015 du Luxembourg. Le ministre des Finances M. Gramegna et moi-même l’avons présentée ce matin à la presse, et je suis ravi de partager avec vous, Mesdames et Messieurs les Députés du Grand-Duché de Luxembourg, quelques-unes des principales conclusions et recommandations qu’elle contient.

 

Pour commencer, je vais vous faire une confidence. Au cours des neuf dernières années, j’ai sans doute lancé plus d’une centaine d’Études. Et les occasions que j’ai eues de pouvoir dire « la situation se présente bien ! » ne sont pas si nombreuses. C’est assez rare, mais c’est le cas aujourd’hui.

 

 

Une économie ouverte et prospère, dotée d’un secteur financier robuste

 

 

Après des années pourtant très difficiles, le Luxembourg reste l’un des pays les plus prospères de l’OCDE. Son économie, et notamment son secteur financier, ont bien résisté à la crise, et la croissance a progressé, portée par des politiques macroéconomiques saines. Le PIB par habitant est le plus élevé de l’OCDE et la plupart des indicateurs du bien-être, notamment la santé et l’équilibre travail-vie privée, sont largement supérieurs à la moyenne de l’OCDE. Les inégalités de revenus disponibles des ménages sont également relativement modestes en comparaison internationale.

 

Le secteur de la finance et des assurances contribue de manière importante à la vigueur des revenus et de l’emploi au Luxembourg. De fait, la part de ce secteur dans la valeur ajoutée est d’environ 27 %, soit bien plus que la proportion observée dans d’autres centres financiers comme la Suisse ou le Royaume-Uni, où elle s’établit respectivement à environ 10.5 et 8.25 %. Le Luxembourg est aujourd’hui le deuxième centre mondial de fonds de placement après les États-Unis.

 

L’économie luxembourgeoise s’est vite redressée après la crise, grâce à la résilience relativement forte du secteur financier et à la solide croissance de l’informatique et des services professionnels. Cette « success story » ne va sans doute pas s’arrêter là. En effet, la croissance économique devrait rester bien supérieure à la moyenne de la zone euro. Nous tablons en effet sur une croissance de 2.25 % en 2015 et de plus de 2.5 % en 2016 au Luxembourg. En fait, la croissance pourrait même être encore plus forte.

 

Il s’agit incontestablement de réussites importantes, mais comme tous les pays, le Luxembourg doit également faire face à des défis importants.

 

 

Le Luxembourg est toujours confronté à des défis importants

 

Tout d’abord, l’économie reste fortement dépendante du secteur financier, et cette dépendance est source de vulnérabilités potentielles en termes de production, d’emploi et de recettes publiques. Il est donc essentiel de renforcer la performance et la résilience du secteur financier. Dans notre Étude, nous recommandons aux autorités de conserver une approche globale de l’évaluation des risques prenant en compte les liens qui unissent les banques et les autres intermédiaires financiers comme les fonds de placement. Ceci afin de contribuer à protéger l’économie nationale de chocs extérieurs.

 

Selon les recommandations de l’Étude, il faut également que les banques, y compris les groupes bancaires non européens, puissent continuer de faire l’objet d’une résolution transnationale efficace. À cette fin, les autorités devraient poursuivre leur coopération avec les instances de réglementation de pays n’appartenant pas à l’UE.

 

Autre enjeu de taille, la nécessité de stimuler la croissance dans des secteurs d’activité innovants. La hausse de la productivité a ralenti, elle est aujourd’hui modeste, tandis que le chômage structurel, aux alentours de 6 %, a plus que doublé depuis 2000. Une plus grande diversification de l’économie pourrait contribuer à stimuler la hausse de la productivité et de l’emploi, et à réduire les vulnérabilités.

 

Étant donné le niveau relativement élevé des coûts de main-d’œuvre, les avantages comparatifs futurs du Luxembourg seront probablement à rechercher dans les activités à forte valeur ajoutée et à forte intensité de compétences. Pourtant, les données montrent que l’investissement des entreprises dans le capital intellectuel est plus faible, en pourcentage du PIB, que dans bien d’autres pays de l’OCDE. Les dépenses de R‑D des entreprises, en baisse, sont passées de 1.4 % du PIB en 2007 à 1 % en 2012, creusant l’écart avec les moyennes de l’OCDE et de l’UE.

 

L’initiative relative aux pôles d’entreprises menée par le gouvernement permet à certains secteurs comme la biomédecine de bénéficier d’un soutien à la R-D et d’investissements en infrastructures. Mais les ressources sont limitées et nous recommandons d’évaluer les programmes de manière plus suivie pour en garantir l’efficacité. Il est également important que cette initiative reste ouverte à de nouveaux secteurs.

 

Pour que la croissance soit innovante, il faut que la politique de l’éducation soit une priorité. Nous recommandons de donner aux établissements scolaires davantage d’autonomie dans le choix des enseignants et en matière budgétaire. Plus précisément, nous recommandons de réduire la pratique des redoublements, qui a largement fait la preuve de son inefficacité.

 

Notre Étude relève l’existence d’un troisième enjeu clé, lié aux pressions budgétaires à moyen terme. L’examen exhaustif des dépenses entrepris par le gouvernement et les mesures fiscales qu’il a prises ont permis d’asseoir une situation budgétaire saine. Cependant, les dépenses liées au vieillissement de la population sont appelées à augmenter d’environ 5.25 points de PIB d’ici 2030, ce qui serait la plus forte hausse des dépenses de ce type dans toute la zone OCDE. Si la viabilité de la situation de faible endettement du Luxembourg venait à être mise en doute, cela serait un facteur de risque non négligeable; notamment en raison de l’importance pour le secteur financier de la confiance des marchés dans la stabilité financière et budgétaire du pays.

 

Pour relever ce défi, nous proposons deux axes d’action parallèles. Au niveau national, nous recommandons de renforcer la planification budgétaire par l’introduction d’un mécanisme d’examen des dépenses lié au cadre de budgétisation à moyen terme. Un plafond de dépenses pourrait également aider à rompre la tendance à la hausse des dépenses. Le nouveau Conseil budgétaire pourrait évaluer dans quelle mesure les budgets sont conformes aux budgets à moyen terme et aux plafonds de dépenses. Pour pallier les pressions exercées par le vieillissement, nous recommandons de relever l’âge effectif d’ouverture des droits à la retraite et de rechercher des gains d’efficience dans le système de santé.

 

Au niveau international, nous recommandons que le Luxembourg continue à prendre une part active dans les négociations internationales sur une action concertée pour lutter contre l’évasion et la fraude fiscales. Le Luxembourg participe déjà à notre projet BEPS sur l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices, et il est en train de modifier son régime préférentiel applicable aux brevets pour le mettre en conformité avec l’approche du lien fiscal retenue dans le projet BEPS.

 

Le Luxembourg, qui a été l’un des premiers à adopter la nouvelle norme commune d’échange automatique de renseignements relatifs aux comptes financiers, indique également qu’il a pris des mesures pour faire suite à la totalité des recommandations formulées à l’occasion de l’examen de phase 2 réalisé par le Forum mondial sur la transparence et l’échange de renseignements à des fins fiscales. Nous continuerons à travailler avec le Luxembourg pour améliorer sa réglementation sur la transparence fiscale, ce qui renforcera les incitations offertes aux banques à continuer d’affiner leurs modèles économiques, et bénéficiera à l’ensemble du secteur financier luxembourgeois à moyen terme.

 

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Députés, Mesdames et Messieurs,

 

J’aimerais féliciter ici le gouvernement du Luxembourg pour sa conduite efficace de l’économie nationale dans une période très troublée. Le Luxembourg est l’un des pays de l’OCDE qui a le mieux réussi. Les perspectives sont très favorables. Mais comme se plaisait à le dire le Président des États-Unis John Kennedy, « le meilleur temps pour réparer sa toiture, c’est lorsque le soleil brille ». La réforme est un défi de tous les instants, un état d’esprit. Le Luxembourg doit continuer à prendre les mesures correctives nécessaires pour rester concurrentiel, diversifier son économie et promouvoir une croissance plus innovante et inclusive.  

 

Comme à son habitude, l’OCDE se tient prête à vous aider dans cette entreprise. Ensemble, nous allons concevoir, produire et mettre en œuvre des politiques meilleures pour une vie meilleure au Luxembourg !

 

Je vous remercie.