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par Angel Gurría, Secrétaire général de l'OCDE
Notes
Conférence de presse pour la publication de l'étude économique de la Turquie, pendant la visite officielle de M. Gurría en Turquie
Ankara, 18 octobre 2006
Tout d'abord, je tiens à féliciter la Turquie pour ses remarquables performances économiques. La reprise après la crise de 2001 a été spectaculaire. Entre 2002 et 2006, la production a augmenté d'un tiers, soit le rythme de croissance le plus élevé parmi les pays de l'OCDE. En même temps, l'inflation annuelle a décru régulièrement, et en 2004 elle est passée sous la barre des 10 pour cent pour la première fois depuis trois décennies. Après des décennies marquées par des phases d'expansion souvent brèves suivies de brusques ralentissements ou récessions, la Turquie bénéficie aujourd'hui d'une occasion historique de réaliser une transition vers une trajectoire de croissance plus durable et plus vigoureuse. Cela devrait lui permettre de rapprocher son niveau de vie de celui des pays de l'OCDE à revenu élevé.
Quelles sont les principales raisons des bons résultats économiques obtenus par la Turquie ces dernières années ?
Un ensemble complet de réformes et de politiques a été mis en œuvre après la crise de 2001.Ces actions se sont attaquées aux profondes carences qui avaient "piégé" la Turquie dans des cycles expansion/récession très coûteux au cours des décennies antérieures. Prises ensemble, ces réformes ont considérablement renforcé le cadre macroéconomique et microéconomique dans lequel évolue l'économie turque :
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La banque centrale est devenue indépendante et a réussi à réduire l'inflation et à stabiliser le taux de change. En conséquence, les taux d'intérêt nominaux et réels ont fortement baissé.
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L'assainissement des finances publiques est devenu une priorité absolue et la transparence budgétaire s'est améliorée. Ces progrès, s'ajoutant à la détente des taux d'intérêt, ont permis une réduction spectaculaire du déficit budgétaire, qui est passé de 19 % du PIB en 2002 à 2 ½ % en 2005, tandis que le niveau de la dette publique est tombé de 90 à 55 % du PIB.
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Le secteur bancaire a été totalement assaini et recapitalisé dans un cadre moderne de supervision prudentielle. Il a cessé d'engendrer une mauvaise allocation des ressources et finance désormais la croissance de l'économie, et non plus le déficit public ;
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Des privatisations importantes ont été réalisées et ont ouvert la voie à des entrées massives d'investissements directs étrangers, évolution particulièrement opportune.
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Les réformes du droit des sociétés, des institutions de politique de la concurrence et de la réglementation des industries de réseau ont instauré un environnement entrepreneurial plus ouvert et plus propice à la concurrence.
Ces politiques macro et micro économiques se sont appuyées sur de robustes points d'ancrage internationaux, induits par le programme du FMI et par la préparation des négociations d'adhésion à l'Union européenne. Toutefois, l'engagement continu du gouvernement de M. Erdogan en faveur des réformes s'est avéré crucial. On peut dire sans exagération que ce nouvel environnement économique, s'il est consolidé, engendrera une transformation systémique de l'économie turque. Le secteur des entreprises a déjà réagi de façon très positive. La confiance s'est raffermie non seulement parmi les entreprises nationales mais aussi chez les investisseurs étrangers, et tout cela s'est traduit par une accélération de la croissance et de l'emploi.
Dans notre rapport, nous mettons l'accent sur les efforts de réforme de la Turquie et sur les progrès considérables qu'elle a accomplis ces dernières années. Nous analysons en profondeur les enjeux macroéconomiques actuels en Turquie mais aussi les domaines dans lesquels nous pensons que de nouvelles réformes s'imposent pour maintenir une croissance élevée à moyen et long termes et pour améliorer le niveau de vie de la population tout entière. J'évoquerai brièvement les grands enjeux macroéconomiques et les principaux domaines dans lesquels de nouvelles réformes structurelles nous apparaissent nécessaires.
Enjeux macroéconomiques
L'affaiblissement récent du taux de change et la remontée de l'inflation après les turbulences sur les marchés internationaux mettent en lumière les vulnérabilités actuelles de la Turquie. Si elle n'a pas été le seul pays touché par le regain de prudence des investisseurs internationaux l'été dernier, la Turquie figure dans le groupe des économies de marché émergentes les plus atteintes. Après quatre années de politiques judicieuses et de bons résultats économiques, ce degré élevé de vulnérabilité aux changements d'humeur des investisseurs internationaux a de quoi contrarier les responsables turcs - et je les comprends fort bien. Pourtant, les facteurs à l'origine de cette vulnérabilité accrue doivent être identifiés et traités dans la mesure du possible. J'en retiens trois en particulier:
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Le caractère encore très récent des nouvelles politiques et institutions économiques : Les nouvelles institutions monétaires et budgétaires (et de contrôle bancaire) se sont montrées efficaces au cours des quatre années écoulées, mais il est vrai que leur résistance aux fluctuations conjoncturelles, internationales et politiques n'a pas été mise à l'épreuve. Dans l'Etude, nous préconisons une série de mesures pour achever, renforcer et consolider la mise en œuvre des nouvelles politiques et institutions (par exemple : publier régulièrement les comptes des administrations publiques dans l'optique de la comptabilité nationale, adopter un plafond de dépenses pluriannuel au niveau des administrations publiques, mettre en œuvre intégralement les recommandations internationales sur la gouvernance et la responsabilité en matière de contrôle bancaire, etc.)
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Déséquilibres extérieurs : Dans un contexte de forte croissance et sous l'effet additionnel des prix internationaux de l'énergie, le déficit de balance courante de la Turquie a atteint des niveaux historiquement très élevés, par rapport aux données nationales passées mais aussi en comparaison internationale. Ce déficit est largement financé par l'endettement, et le ratio dette extérieure totale/PIB de l'économie est en hausse. La nouvelle Etude de l'OCDE met l'accent sur une série de mesures qui devraient contribuer à améliorer la compétitivité de l'économie et le solde commercial, même dans un contexte de monnaie forte. De fait, nous suggérons des actions en vue d'augmenter la composante IDE du financement extérieur, ce qui devrait aider à contenir la croissance de l'endettement extérieur.
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Risques politiques : Il convient de reconnaître que la Turquie continue d'être perçue comme un pays exposé à des risques politiques internes. L'absence de toute tension politique sérieuse ces quatre dernières années a été un élément positif. En outre, les points d'ancrage externes, notamment le programme mis en œuvre avec le FMI et le processus de négociation avec l'UE, ont joué un rôle crucial pour établir et surveiller des repères et pour raffermir la confiance intérieure et internationale. Il faut se préparer à la " vie après le FMI " à partir de mai 2008, et poursuivre activement le processus de négociation avec l'Union européenne. Je sais bien que dans ce domaine il y a des risques que les autorités turques ne maîtrisent pas, mais nous pensons que tout devrait être fait par l'ensemble des parties en présence pour préserver la dynamique et les bienfaits de ce processus.
Quels sont les principaux domaines dans lesquels de nouvelles réformes structurelles sont nécessaires ?
Il est vrai qu'en Turquie le niveau de la productivité de la main-d'œuvre est encore très inférieur à celui des autres pays de l'OCDE, et c'est la principale raison pour laquelle le niveau de vie y est plus bas. Seul le Mexique -- mon pays -- enregistre une productivité moyenne du travail plus faible. Une autre cause du niveau de vie relativement bas de la Turquie tient au faible niveau d'utilisation du potentiel de main d'œuvre, qui est en fait le plus bas parmi les pays de l'OCDE. Le taux d'emploi de la population en âge de travailler est très réduit et le taux d'activité des femmes est extrêmement bas. La Turquie a donc un énorme potentiel de rattrapage sur le plan de la productivité du travail et de l'utilisation de la main d'oeuvre. La nouvelle Etude de l'OCDE distingue en particulier trois domaines dans lesquels de nouvelles réformes structurelles sont susceptibles d'améliorer grandement la performance de la productivité et de l'emploi.
Premier point : Surmonter le dualisme du secteur des entreprises en facilitant l'entrée dans le secteur formel
Nous avons constaté un important écart de productivité entre les entreprises formelles et les entreprises informelles. Si l'appartenance au secteur informel allège les coûts des entreprises et leur confère la souplesse requise pour survivre dans des conditions difficiles, elle limite aussi leur accès aux marchés de capitaux, leur capacité d'investissement et leur aptitude à nouer des partenariats internationaux, réduisant ainsi les gains d'efficience qu'elles pourraient réaliser. L'existence d'un secteur informel réduit donc le potentiel de croissance global de l'économie turque et érode la base d'imposition. Améliorer les conditions cadres applicables aux entreprises du secteur formel permettrait à un plus grand nombre d'entreprises de se développer et de sortir du secteur informel, ce qui réduirait les forts écarts de productivité entre entreprises et secteurs et relèverait le niveau de productivité moyen de l'économie turque.
L'extension du secteur formel exigera un ensemble de réformes bien préparées dans divers domaines, étant donné l'étroite interdépendance des politiques publiques. Nous recommandons les actions suivantes :
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réduire encore les distorsions fiscales - notamment grâce à une diminution sensible du coin fiscal sur le travail ;
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assouplir la réglementation du marché du travail - le régime de la Turquie dans ce domaine semble être le plus rigide de la zone OCDE ;
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réformer le régime des retraites pour éviter que les travailleurs d'âge moyen ne soient poussés vers le secteur informel. Selon l'analyse développée dans l'Etude, le système de retraite, même après l'importante réforme récemment engagée, continue d'inciter fortement les employeurs et les salariés à opérer hors du système formel ; de nouveaux ajustements des paramètres de cotisations et de prestations atténueraient ces incitations ;
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améliorer la concurrence sur les marchés de produits et faciliter l'accès au crédit bancaire et aux fonds propres.
Une stratégie efficace d'expansion du secteur formel permettrait d'améliorer le potentiel de croissance de l'économie tout entière et d'élargir la base d'imposition, et par là même de réduire les charges imposées aux entreprises du secteur formel et d'assurer des conditions équitables pour l'activité entrepreneuriale en Turquie. De plus, ces réformes stimuleraient l'investissement direct étranger, ce qui contribuerait à raffermir la croissance à long terme et à renforcer la stabilité macroéconomique et la résistance aux chocs.
Le système d'éducation a également besoin de réformes
Comme l'a montré récemment une analyse de l'OCDE sur la politique de l'éducation, le système éducatif de la Turquie s'attache principalement à dispenser une bonne formation aux élèves les plus capables, qui sont aiguillés vers l'université et qui travaillent dans le secteur formel. Pour résorber les pénuries de capital humain qui apparaissent au milieu et au bas de l'échelle des qualifications, en particulier dans le secteur informel, et pour offrir à toute la jeunesse turque un accès à des études de qualité, nous pensons qu'il faudrait redéfinir les objectifs et les priorités de la politique d'éducation. Nous recommandons que l'objectif de l'éducation de base ne soit plus de trier les étudiants susceptibles d'intégrer les meilleurs établissements, mais au contraire de permettre plus généralement à la majorité des jeunes d'acquérir les connaissances de base dont les travailleurs ont aujourd'hui besoin. Un système éducatif plus efficace et plus équitable permettra à la Turquie de disposer d'une main d'œuvre nettement plus qualifiée à l'avenir, ce qui favorisera une accélération de la productivité et une élévation substantielle du niveau de vie moyen.
Enfin, nous suggérons de réformer plus en profondeur l'agriculture
Le secteur agricole emploie encore un tiers de la population active en Turquie, pour la quasi totalité dans des activités informelles. La productivité a été jusqu'ici bridée par diverses carences socio économiques dans les zones rurales, mais aussi par un régime protectionniste comportant des subventions et des mesures de protection des échanges, de sorte que ce secteur se caractérise toujours par le morcellement extrême des exploitations, le manque de qualifications de la main d'œuvre, le caractère traditionnel des pratiques et la dépendance à l'égard du marché intérieur. Pourtant, la Turquie dispose d'exceptionnelles ressources en terres agricoles, et ce vaste secteur pourrait contribuer beaucoup plus à la productivité, à la croissance et aux exportations. Nous estimons que la mise en place d'un environnement plus concurrentiel libérerait le potentiel d'une agriculture commerciale et compétitive, aiderait à moderniser l'agriculture et renforcerait la croissance de la production et la productivité. L'importante réforme engagée en 2000 2001, qui visait à réduire les subventions agricoles et à privatiser les circuits de commercialisation, allait selon nous dans la bonne direction. Cette réforme devrait être relancée et s'accompagner de mesures complémentaires pour encourager la transition à l'agriculture commerciale. Il importe tout particulièrement de veiller à ce que le cadre juridique se prête à la création d'exploitations plus grandes et plus productives et d'améliorer les conditions cadres pour le développement de l'investissement privé dans l'irrigation. Nous savons bien, comme les autorités turques, que ce processus posera des problèmes sociaux considérables, étant donné le grand nombre de personnes qui travaillent sur de petites exploitations et l'absence de filet de protection sociale. Le mieux est de mettre en œuvre les réformes structurelles globales nécessaires pour stimuler la création d'emplois dans les autres secteurs de l'économie, y compris en milieu rural. Pour faciliter la transition, il faudra peut être aussi prendre de nouvelles mesures de politique sociale, par exemple une revalorisation de la pension publique soumise à critères de ressources.
Telles sont en bref nos recommandations, qui aideraient selon nous la Turquie à rompre définitivement avec le cycle d'expansion récession antérieur et à transformer une économie caractérisée jusqu'ici par un faible niveau moyen de capital humain et par un net dualisme entre un nombre relativement réduit d'entreprises très productives et un grand nombre d'entreprises peu productives, en une économie offrant des conditions plus équitables et permettant une élévation plus rapide du niveau de vie.
S'agissant du processus de négociation entre la Turquie et l'Union européenne, nos propositions de réformes supplémentaires contribueraient aussi à renforcer le sentiment que la Turquie est un pays capable d'absorber et d'employer de façon productive une population d'âge actif en croissance rapide, et de contribuer ainsi à la prospérité de l'Europe. Je suis donc convaincu que la mise en œuvre de ces réformes faciliterait les négociations avec l'UE dans les années à venir.
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