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Discours prononcé par Angel Gurría, Secrétaire général de l'OCDE,
à l'École d'économie de Varsovie,
Varsovie, Pologne,
le 24 novembre 2006
Mesdames et Messieurs les Membres du Conseil et les Ambassadeurs, Monsieur le Recteur, Mesdames, Messieurs,
C'est à la fois un grand honneur et un plaisir d'être présent aujourd'hui à l'École d'économie de Varsovie.
La Pologne a l'une des traditions universitaires et intellectuelles les plus remarquables du monde. Si je ne me trompe, l'éducation y constituait déjà une priorité au XIIème siècle. La Pologne était une société du savoir bien avant que l'expression soit inventée.
Je voudrais aujourd'hui vous entretenir des défis de la mondialisation et du rôle de l'OCDE. Nous vivons dans un monde de grands paradoxes. La mondialisation a puissamment contribué à la prospérité et à la réduction de la pauvreté. Et, vous êtes bien placés pour le savoir, elle a aussi été une force positive pour les pays qui sont passés de l'économie planifiée à l'économie de marché.
Dans mon pays, le Mexique, et dans beaucoup d'autres pays d'Amérique Latine, l'ouverture de l'économie aux marchés mondiaux a eu un impact très positif sur l'évolution sociale et économique.
Mais en même temps, la mondialisation suscite de sérieuses préoccupations et inquiétudes dans l'opinion publique.
La mondialisation et l'ouverture des marchés
Il n'existe pas de définition universellement acceptée de la mondialisation, d'où une certaine confusion dans de nombreux débats. À l'OCDE, nous voyons dans la mondialisation économique un processus d'intégration plus étroite des marchés mondiaux, qu'il s'agisse des marchés financiers, des marchés du travail ou des marchés de produits.
L'intégration des économies n'a cessé de s'accentuer au fil des siècles. Mais, depuis une cinquantaine d'années, le processus s'est accéléré, d'abord avec la libéralisation des échanges qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale, puis, plus récemment, avec la fin de la Guerre Froide, le développement rapide de l'Asie et l'ouverture de la Chine et de nombreuses économies d'Amérique Latine.
L'accélération de la mondialisation s'accompagne d'une intensification des flux commerciaux, financiers et migratoires, sous l'effet non seulement de l'ouverture des marchés, mais aussi du changement technologique rapide. La part des échanges commerciaux dans le PIB mondial a triplé depuis 1950. L'investissement direct à l'étranger a quadruplé en proportion du PIB dans les pays de l'OCDE depuis le début des années 70, l'IDE mondial ayant atteint environ 610 milliards de dollars en 2004. Quant au nombre moyen d'immigrants arrivant dans les pays de l'OCDE chaque année, il a plus que triplé au cours des vingt dernières années.
La Pologne, qui a évidemment participé à cette évolution, est aujourd'hui une destination importante pour l'investissement étranger et une nation commerciale de plus en plus dynamique. À la suite de son entrée dans l'UE, ses citoyens ont pu explorer d'autres opportunités économiques en se rendant dans certains autres pays de l'Union.
La mondialisation a été un puissant facteur de développement et de transformation économique. Elle a contribué à faire sortir des millions de personnes de la pauvreté. Elle a favorisé et facilité l'innovation, qui a permis d'accroître la productivité et a conduit à des découvertes scientifiques qui nous aideront à vivre plus longtemps en meilleure santé.
Mais rien n'est encore acquis. L'impasse dans laquelle se trouvent les négociations relatives au Programme de Doha pour le développement est particulièrement regrettable, car l'occasion de rééquilibrer les règles commerciales en faveur des pays en développement risque d'être manquée. Tous les pays ont à y perdre, mais les plus pauvres plus que les autres. D'après nos estimations, la libéralisation des échanges de produits industriels et agricoles et de services, de même que la facilitation du commerce, devraient se traduire par un accroissement considérable de la prospérité. Surtout, un échec des négociations de Doha risquerait de saper le système commercial multilatéral et de déclencher une vague de protectionnisme que les hommes politiques les plus raisonnables auraient du mal à endiguer. J'espère que les discussions en cours à l'OCDE et dans d'autres instances permettront de relancer rapidement le cycle de Doha.
Une autre question qui me préoccupe grandement est le risque d'un repli des marchés à l'égard de l'investissement étranger. En Europe, on observe une certaine réticence à l'égard des opérations de fusion et d'acquisition internationales dans des secteurs aussi divers que la sidérurgie, la banque et l'énergie. Aux États Unis, des inquiétudes ont été exprimées au sujet d'investissements étrangers dans des compagnies pétrolières ou des installations portuaires. Au mois de mars de cette année, des responsables chinois ont proféré des mises en garde contre une présence étrangère dans des secteurs stratégiques de l'économie. Enfin, depuis quelque temps, les expropriations se font plus nombreuses dans certains pays d'Amérique Latine.
Certes, les pouvoirs publics ont le droit de sauvegarder la sécurité nationale et d'autres intérêts publics. Mais il faut être clair : le protectionnisme n'est pas une solution. Il fait peser une sérieuse menace sur le bon fonctionnement de l'économie mondiale. L'OCDE a un rôle important à jouer dans la recherche des moyens permettant de prendre en compte de façon équilibrée ces intérêts et objectifs différents.
La troisième question que je souhaite aborder est celle des migrations. Avec l'intégration de plus en plus poussée des marchés, il apparaît clairement que la circulation des personnes est l'un des aspects de la mondialisation les plus difficiles à gérer. La plupart des pays régulent l'immigration. Mais aujourd'hui, dans la majorité des pays de l'OCDE, la population vieillit et la croissance démographique se ralentit ou s'inverse. Une " gestion éclairée des flux migratoires " peut être doublement avantageuse, pour les pays d'origine comme pour les pays d'accueil. De fait, l'expérience révèle que de nombreux immigrants retournent dans leur pays lorsque les perspectives économiques s'y améliorent. Nombre de vos compatriotes qui ont récemment émigré pourraient bien devenir une source importante de capital humain et financier pour l'économie polonaise à l'avenir.
Tirer pleinement avantage de la mondialisation
Comme je l'ai dit, l'ouverture des marchés est la clé de la mondialisation. Mais elle est loin de suffire pour tirer pleinement avantage de celle ci. Il importe de mener des politiques macroéconomiques et structurelles saines dans tous les domaines, notamment sur le plan monétaire et budgétaire, et de faire en sorte que le marché du travail développe les qualifications et l'adaptabilité, que les politiques économiques facilitent la création d'entreprises et leur sortie du marché, que le cadre réglementaire soit efficient et qu'une gouvernance saine et efficace s'instaure dans les entreprises comme dans la sphère publique.
Je voudrais attirer votre attention sur quelques questions qui se posent à cet égard. L'un des ingrédients indispensables à une ouverture effective des marchés est un cadre réglementaire qui n'entrave pas l'activité entrepreneuriale et qui facilite l'innovation. Cette question a été examinée dans le contexte d'une étude de l'OCDE sur l'économie polonaise. Comme nous l'avons noté dans notre rapport le plus récent, beaucoup a été fait pour réduire le coût de la création d'entreprise. Cependant, à notre avis, il est nécessaire de réduire davantage les obstacles réglementaires et administratifs. Cela stimulerait l'entrepreneuriat et l'innovation en Pologne, renforcerait l'attrait de celle ci aux yeux des investisseurs étrangers et contribuerait à améliorer ses résultats commerciaux.
Le développement du capital humain est un facteur indispensable pour permettre à la Pologne de tirer pleinement parti de la mondialisation. Les investisseurs étrangers sont naturellement plus attirés par les pays disposant d'une main d'œuvre qualifiée et en bonne santé. De plus, les pays dotés d'un capital humain de haut niveau sont beaucoup mieux à même de produire des biens exportables sur les marchés mondiaux et de lancer de nouveaux produits à plus forte valeur ajoutée. Je sais que des réformes importantes ont été mises en œuvre pour décentraliser l'enseignement primaire et secondaire à la fin des années 90. Dans le domaine de l'éducation, vous avez sans doute entendu parler du Programme international de l'OCDE pour le suivi des acquis des élèves, mieux connu sous le nom de PISA. Ce programme a permis la mise au point d'indicateurs internationaux fiables et comparables des résultats des élèves de 15 ans.
Votre gouvernement a massivement investi dans l'éducation au cours des dernières années, et les performances de la Pologne se sont grandement améliorées entre 2000 et 2003. Le secteur de l'enseignement supérieur a quadruplé en 15 ans. Cela étant, la participation aux activités de formation des adultes est faible et semble être concentrée parmi les groupes ayant déjà un niveau de formation relativement élevé. Par conséquent, cette formation ne semble pas avoir beaucoup d'impact sur l'amélioration du capital humain parmi les groupes plus âgés et moins qualifiés.
S'attaquer aux autres conséquences de la mondialisation
Je l'ai dit, l'ouverture des marchés et le changement technologique rapide ont manifestement contribué à la prospérité et à la réduction de la pauvreté. Cependant, il ont peut être aussi facilité l'expansion et la mondialisation de toute une gamme d'activités illicites, comme la corruption active et passive, la fraude fiscale, le blanchiment de capitaux, la contrefaçon et le piratage, et la traite d'êtres humains.
Il est important de s'attaquer à ces problèmes. L'OCDE joue un rôle de premier plan dans de nombreuses initiatives destinées à remédier à ces aspects négatifs de la mondialisation. Les pays de l'OCDE et six pays non membres ont signé une " Convention sur la lutte contre la corruption d'agents publics étrangers dans les transactions commerciales internationales ", de vaste portée. Celle ci a eu pour effet de rendre la corruption illégale dans de nombreux pays qui l'avaient jusqu'alors tolérée, parfois jusqu'au point d'autoriser la déductibilité fiscale des pots de vin.
Nous avons également lancé un grand projet, dont la réalisation nous a récemment été confiée par le G8 réuni à Saint Pétersbourg, afin de renforcer le cadre juridique international de la lutte contre la contrefaçon et le piratage. Nos travaux révèlent que la fabrication de produits contrefaits ou piratés est devenue plus perfectionnée. La grande rentabilité des produits contrefaits ou piratés stimule la corruption et l'activité criminelle. Des liens semblent établis avec la criminalité organisée et des groupes terroristes.
Pour l'instant, les perspectives ne sont guère favorables. Si la plupart des pays semblent s'être dotés de mécanismes juridiques et administratifs adéquats pour lutter contre la contrefaçon et le piratage, l'action concrète est restée limitée. La première phase de notre projet devrait être achevée d'ici à la fin de l'année.
Comme vous le voyez, les problèmes mondiaux appellent des solutions mondiales, auxquelles l'OCDE est prête à apporter sa contribution.
Le rôle de l'OCDE
Tout cela m'amène au rôle de l'OCDE. L'organisation que je dirige a un rôle déterminant à jouer dans la gestion de la mondialisation - en s'efforçant d'en comprendre les mécanismes, de l'expliquer, d'en analyser les effets et de formuler des recommandations sur les politiques à suivre, afin de maximiser ses effets positifs et de remédier aux problèmes qu'elle soulève.
Nous disposons à cet effet de divers instruments : examens et surveillance par les pairs (prenant par exemple la forme d'études par pays), études comparatives (comme le PISA) et négociation d'instruments (comme la Convention anti corruption).
Pour atteindre nos objectifs, nous devons réunir tous les pays qui comptent. L'OCDE voit elle aussi se mondialiser ses propres activités, puisqu'elle collabore avec environ 70 économies non membres, notamment celles que l'on désigne globalement par l'abréviation BRICS - Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud.
Le dernier aspect que je souhaite évoquer aujourd'hui est l'importance de la communication. J'ai indiqué que l'une de nos missions était d'expliquer la mondialisation. Compte tenu des préoccupations de plus en plus grandes de l'opinion publique à l'égard de la mondialisation et de l'apparition de certains effets négatifs de celle ci, il importe de bien cerner les questions qui se posent et d'en informer au mieux le public.
La mondialisation a aussi été accusée d'être à l'origine d'une aggravation des disparités de revenus. Il est vrai que sur des marchés plus concurrentiels, les personnes et les régions les moins préparées à affronter la concurrence sont désavantagées. Mais empêcher la mondialisation n'est pas une solution. Il faut au contraire donner à ces personnes et à ces régions les moyens d'en tirer le maximum d'avantages. Il faut aussi que les économies poursuivent leurs réformes.
L'un des principaux défis à relever pour tirer le meilleur parti de la mondialisation est ce que l'on appelle l'économie politique de la réforme. Comment les pouvoirs publics peuvent ils adopter les réformes nécessaires ? Dans beaucoup de pays, des réformes pourtant bien conçues n'ont pas été appliquées ou poursuivies à cause des coûts politiques qu'elles entraînent à court terme, et parce que les opposants, bien organisés, ont su se faire entendre, alors que les effets positifs des réformes sont généralement plus diffus et tardifs. Trop souvent, il faut attendre qu'une crise éclate pour que des réformes soient entreprises - mais le prix à payer est alors plus lourd pour toutes les parties concernées.
Tout cela nous renvoie à la nécessité d'informer le public et de le convaincre de l'intérêt des réformes - ou de lui laisser entrevoir ce qu'il coûterait d'y renoncer. À cet effet, l'OCDE peut offrir une masse d'informations et d'analyses fondées sur l'expérience que ses membres ont partagée depuis des décennies sous ses auspices, en s'appuyant sur les compétences de ses comités et de ses agents.
Dans ce contexte, j'attache personnellement beaucoup de valeur aux contacts avec des étudiants et des jeunes comme vous. Vous êtes les responsables de demain. Vous êtes l'avenir. Il est pour moi de la plus haute importance de m'entretenir et de dialoguer avec vous.
Je vous remercie de votre attention et vous invite à me faire part de vos questions et de vos commentaires.
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