Lancement de l’édition 2008 des Perspectives des migrations internationales

Observations de M. Angel Gurría, Secrétaire général de l'OCDE, à l'occasion du lancement des Perspectives des migrations internationales 2008


Paris, France, 10 septembre 2008


Mesdames et messieurs, bonjour,


C’est avec grand plaisir que je présente l’édition 2008 de la publication phare de l’OCDE sur les migrations.


Les migrations constituent l’un des plus grands enjeux stratégiques du XXIe siècle. Avec la mondialisation, ce ne sont pas seulement les biens, les services et les capitaux qui se déplacent à travers le monde, ce sont aussi les hommes et les femmes. L’espoir de meilleures perspectives d’emploi, de niveaux de vie plus élevés, d’un avenir plus brillant pour leurs enfants, d’une vie loin des conflits et des persécutions : autant de facteurs qui poussent les candidats à l’émigration à faire leurs bagages pour chercher une vie meilleure ailleurs.

Les compétences et les apports des migrants sont également de plus en plus recherchés. Alors que la génération du baby boom part à la retraite et que les jeunes sont moins nombreux à entrer sur le marché du travail, les gouvernements et les employeurs des pays de l’OCDE se tournent vers l’immigration pour combler leurs manques de main-d’œuvre. L’immigration n’est pas l’unique solution pour compenser le vieillissement de la population, mais elle fait assurément partie de la réponse. De fait, les Perspectives des migrations internationales 2008 de l’OCDE montrent sur la population en âge de travailler dans la plupart des pays de l’OCDE ne va pas décliner avant 2020 si les niveaux de migration actuels se maintiennent. Mais il existe des exceptions importantes : dans certains pays, notamment en Allemagne et au Japon, les niveaux de migration actuels ne seront pas suffisants pour compenser le recul de la population.

Les migrations sont un phénomène durable et vont devenir une caractéristique de plus en plus importante du paysage mondial. Toutefois, les politiques nationales mises en place pour faire face aux nombreux défis qu’elles posent tardent à suivre les événements. La plupart des pays se sont attaqués à cette question sans avoir élaboré de stratégie d’ensemble : les difficultés liées aux migrations, telles que l’insertion des immigrants sur le marché du travail, leur intégration dans la société, la sécurité et les contrôles aux frontières, les envois de fonds aux familles et la fuite des cerveaux dans les pays d’origine, sont traitées séparément, souvent sans cadre cohérent. En outre, une part importante de la situation nous échappe toujours dans la mesure où nous en savons trop peu sur l’immigration clandestine.

L’incertitude économique qui règne actuellement nous montre combien il est important d’adopter une vue d’ensemble. J’étais récemment en Espagne, où les complexités de la politique migratoire sont parfaitement illustrées. L’Espagne connaît depuis dix ans la hausse de l’immigration la plus forte de l’OCDE. En accord avec les partenaires sociaux, de très nombreux immigrants ont été régularisés et seules quelques restrictions ont été appliquées au recrutement à l’étranger. Les immigrants ont contribué au développement de secteurs tels que le bâtiment, l’agriculture et le tourisme, et leurs contributions ont rempli les coffres du Trésor et du système de sécurité sociale. L’Espagne subit aujourd’hui un ralentissement économique sérieux et les immigrants sont parmi les premiers à perdre leurs emplois. Parce qu’ils ont envoyé leurs économies à leurs familles, ils manquent d’argent et de réseaux de soutien familial, et sont devenus l’un des groupes les plus vulnérables de la société. Les migrations de retour et l’intégration des immigrants comptent désormais parmi les préoccupations majeures du gouvernement espagnol, tandis que des plans pour limiter strictement l’embauche à l’étranger sont à l’étude.


Les migrations ne seront gérables que si nous adoptons une perspective globale sur le long terme. Pour ce faire, nous devons en savoir plus sur les multiples facettes de ce phénomène. L’analyse des flux migratoires et l’élaboration de pratiques exemplaires dans le cadre de la politique migratoire font ainsi partie des priorités que j’ai établies pour l’OCDE. Je suis fier de dire que les Perspectives des migrations internationales, avec leurs très nombreuses données comparables à l’échelle internationale, sont devenues une référence incontournable des travaux dans ce domaine. Mais nous ne devons pas nous arrêter là : avec nos travaux sur des domaines d’action tels que la gestion des flux migratoires, l’intégration des migrants, l’incidence des migrations sur les pays d’origine et la formation des migrants, notre objectif est de traiter ce moteur essentiel de la mondialisation sous un angle aussi large que possible.


L’édition 2008 des Perspectives des migrations internationales de l’OCDE confirme que la tendance à la hausse des migrations se poursuit. Environ 4 millions de personnes ont émigré légalement à titre permanent vers les pays de l’OCDE en 2006, soit 5 % de plus que l’année précédente. L’immigration illégale reste un problème, mais, par définition, elle est difficile à mesurer. Nous avons tous vu les images de ces candidats à l’immigration, en quête d’une vie meilleure, cherchant à entrer dans des pays de l’OCDE par bateau ou en traversant les frontières, mais la plupart des immigrants clandestins viennent en réalité de manière légale, à l’occasion d’une visite touristique ou familiale ou en utilisant d’autres types de visa, et se retrouvent en situation irrégulière lorsqu’ils restent au-delà de la période autorisée.


Cette année, les Perspectives des migrations internationales présentent une étude détaillée de la gestion des migrants peu qualifiés. Il s’agit d’une question difficile et politiquement délicate, mais elle doit être abordée si l’on veut obtenir des politiques migratoires plus efficaces pour toutes les parties concernées. Nombre de pays de l’OCDE rivalisent pour attirer des immigrants hautement qualifiés, mais ils hésitent souvent à laisser entrer plus d’immigrants peu qualifiés, même lorsque cette catégorie de main-d’œuvre fait l’objet d’une forte demande. Ils craignent que ces travailleurs ne soient pas aptes à occuper un emploi sur le long terme et qu’ils aient plus de difficultés à s’intégrer que les travailleurs mieux formés.

La plupart des pays ont choisi de gérer les migrations de travailleurs peu qualifiés au moyen de dispositifs temporaires. Par ailleurs, les migrations circulaires, qui supposent des allers-retours entre le pays d’accueil et le pays d’origine, sont également étudiées pour ce groupe de migrants.

Le recours à des dispositifs temporaires pour les travailleurs peu qualifiés soulève deux questions fondamentales.

Premièrement, la plupart des pénuries de main-d’œuvre sont-elles réellement temporaires ? La réponse est non. Il est probable que nombre des besoins en travailleurs peu qualifiés dans les pays de l’OCDE vont persister. J’ai indiqué tout à l’heure que les pays de l’OCDE allaient connaître des manques de main-d’œuvre en raison du vieillissement de leur population. Lorsqu’on observe l’ensemble des pays, on constate souvent que les pénuries touchent les mêmes secteurs : agriculture, bâtiment, accueil, nettoyage, services ménagers et soins à la personne, par exemple ; et il n’y a aucune raison de croire qu’il s’agit uniquement de besoins à court terme. Aujourd’hui, la plupart des pays de l’OCDE offrent des possibilités limitées d’entrée légale sur leur territoire pour occuper ces postes, souvent sur une base temporaire uniquement, ce qui peut expliquer en partie pourquoi les travailleurs irréguliers sont si nombreux à exercer ces emplois.

En second lieu, les dispositifs temporaires peuvent-ils être utilisés afin de fournir de la main-d’œuvre pour les besoins à long terme ? Cela semble peu probable. Il est inefficace de faire venir et repartir des vagues successives d’immigrants temporaires pour occuper les mêmes emplois. Les employeurs doivent à chaque fois former de nouveaux travailleurs, alors qu’ils pourraient maintenir dans leur emploi des personnes expérimentées. Il est économiquement et politiquement coûteux d’imposer de telles conditions aux employeurs. Et, la rationalité économique l’emportant sur une réglementation artificielle ou mal conçue, les employeurs sont tentés de contourner le système.

Pour autant, cela ne signifie pas qu’aucun mécanisme temporaire pour les travailleurs peu qualifiés ne fonctionne. Certains obtiennent de bons résultats, lorsque les modalités sont définies avec l’ensemble des intervenants, et lorsqu’ils couvrent des besoins de main-d’œuvre réellement temporaires, tels que les emplois saisonniers dans l’agriculture et le tourisme. Cependant, un pays ne peut pas fonder sa politique migratoire uniquement en faisant l’hypothèse que les immigrants de travail ne resteront que peu de temps. Une telle approche n’est ni efficace ni réaliste. Même lorsque des mécanismes de migration dite « circulaire » sont proposés, de nombreux migrants peuvent hésiter à partir sur la promesse qu’ils pourront revenir après un séjour dans leur pays d’origine.

Il ressort des Perspectives des migrations internationales 2008 que les migrants sont en réalité nombreux à retourner chez eux : entre 20 et 50 % d’entre eux quittent le pays d’accueil dans les cinq ans qui suivent leur arrivée. Toutefois, les politiques mises en place par les pouvoirs publics n’interviennent pas dans leur décision de rentrer dans leur pays d’origine. La plupart des migrants qui retournent chez eux le font spontanément, pour des raisons personnelles ou familiales, mais également en fonction des perspectives professionnelles dans leur pays natal. Si la situation économique, politique et sociale est stable et intéressante dans le pays d’origine, les travailleurs peuvent rentrer, mais si les perspectives économiques et politiques sont mauvaises, même l’assistance et l’aide financière du pays d’accueil ne parviendront probablement pas à convaincre les immigrants de repartir.

Les immigrants peuvent contribuer de multiples façons au développement de leur pays natal, sans nécessairement faire de leur retour une condition préalable. On peut par exemple faire appel aux diasporas afin d’encourager le transfert de compétences et de technologies et contribuer à renforcer les liens avec le pays d’origine. Les migrations de retour et la diaspora peuvent ainsi soutenir, et peut-être même amorcer, le processus de développement.

En conclusion, laissez-moi souligner l’engagement de l’OCDE à aider les pays développés comme les pays en développement à faire face aux nombreux défis que posent les migrations. Une immigration maîtrisée nous permettra d’avancer notablement dans la voie de la mondialisation au profit de tous. Il est indispensable d’adapter l’immigration aux besoins futurs.

Mais il faut aussi traiter cette question de manière objective, comme un phénomène économique et social qui, s’il est bien géré, peut apporter des solutions à certaines de nos difficultés actuelles, et non réagir de manière intuitive ou émotionnelle, ou l’utiliser dans un but politique à court terme.

Les dirigeants ne doivent pas non plus ignorer cette question ni détourner le regard pendant que la réalité économique balaye des cadres juridiques obsolètes.

Les migrations constituent l’un des principaux enjeux du XXIe siècle. L’OCDE est prête à aider les pays à y faire face de la manière la plus favorable possible.

Merci.

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