Questionnez les économistes : faire face aux nouveaux géants mondiaux des technologies de l'information

La Chine est aujourd'hui le premier exportateur d'équipements en technologies de l'information et de la communication (TIC) et progresse le long de la chaîne de valeur. Les entreprises indiennes de services liés aux technologies de l'information adoptent des stratégies mondiales, s'implantant en Amérique du Nord et en Europe et recrutant des ingénieurs en logiciel dans ces régions. Mais peuvent-elles soutenir ce rythme ? Disposent-elles de ressources humaines nationales suffisantes en matière d'ingénierie et de gestion pour rivaliser avec les autres acteurs du secteur ? Et que peuvent faire les économies développées face à cette concurrence ?

Vous trouverez ci-après les questions posées dans le cadre d'un débat en ligne qui a eu lieu lundi 20 novembre et les réponses apportées par les économistes de l'OCDE Graham Vickery, Desirée van Welsum et Sacha Wunsch-Vincent, membres de la Direction de la science, de la technologie et de l'industrie (DSTI) de l'Organisation.

Cliquez ici pour lire les questions et réponses du dernier débat : Russie - La phase de boom durera-t-elle ?


Q. À mesure que la Chine se hisse aux premiers rangs du secteur des TIC et qu'elle développe des technologies innovantes destinées à l'exportation, comment va-t-elle défendre ses droits de propriété intellectuelle ? Voit-on émerger en Chine une tendance indiquant qu'elle va peut-être prendre l'Europe de vitesse en matière de défense des brevets relatifs aux TIC ? [question posée par Ray Pinto, de Microsoft]

R. De manière générale, ce que démontre l'OCDE dans l'édition 2006 de ses Perspectives des technologies de l'information (www.oecd.org/sti/pti), c'est qu'en matière de TIC, les entreprises étrangères exercent toujours une très forte influence sur l'essentiel des exportations de biens, de la production intérieure et de l'élaboration de technologies de la Chine. La défense de ses propres droits de propriété intellectuelle (DPI) ne représente donc pas encore un enjeu majeur pour la Chine. En 2006, la plupart des entreprises chinoises de TIC sont encore de taille modeste, en termes de chiffre d'affaires et d'emploi, comparées aux plus grandes entreprises mondiales de ce secteur. Cela transparaît dans la forte proportion d'exportations chinoises de biens TIC dans lesquelles les entreprises étrangères jouent un rôle prépondérant. En outre, la Chine se caractérise par un niveau élevé d'inventions de résidents détenues par l'étranger (part des brevets détenus par des étrangers) par rapport aux grands pays de l'OCDE. Entre 1999 et 2001, près de la moitié des brevets chinois liés aux TIC ayant fait l'objet d'une demande d'homologation auprès de l'Office européen des brevets (OEB) étaient associés à des inventeurs d'autres pays. Nous montrons également que le secteur des services liés aux TIC est encore très modeste en Chine. Dans la plupart des domaines des TIC, elle a encore un long chemin à parcourir pour progresser le long de la chaîne de valeur en termes d'innovation, de brevets et de technologies (voir les objectifs liés aux TIC qui figurent dans le 11e plan quinquennal national couvrant la période 2006-2011).

Néanmoins, diverses entreprises chinoises de TIC gravissent des échelons le long de la chaîne de valeur. Parmi les sociétés chinoises en pointe dans ce secteur, on peut citer des fabricants de semi-conducteurs (comme Semiconductor Manufacturing International), des producteurs d'équipements de télécommunication (tels que Huawei et ZTE Corporation) et des portails Internet (Baidu et le partenariat Alibaba/eBay, par exemple). En fait, il s'avère que les quelques entreprises chinoises ayant un fort potentiel en termes de mondialisation sont issues des secteurs liées aux TIC et à l'électronique. Ces entreprises innovent de plus en plus et déposent un nombre croissant de brevets. Tandis que ce processus se poursuivra, ces entreprises commenceront à militer également pour une meilleure protection des DPI, la défense de leurs propres droits de propriété intellectuelle représentant un enjeu croissant - qui s'ajoutera à la nécessité de protéger les DPI pour satisfaire aux exigences de l'Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), et de créer un cadre d'investissement adéquat. En outre, l'existence de technologies fondées sur des DPI et de brevets concurrents provenant d'un pays non membre de l'OCDE (rivalisant pour obtenir le versement de redevances et de droits de licence par les utilisateurs) est susceptible de favoriser la concurrence dans le domaine de l'innovation technologique au niveau mondial, ainsi que l'émergence de normes concurrentes.

Q. Que recommande l'OCDE à l'Europe pour se préparer à affronter la concurrence du secteur chinois des TIC ? [question posée par Ray Pinto, de Microsoft]

R. Les pays de l'OCDE (notamment les pays européens) concentrent leurs efforts sur les éléments clés que constituent l'innovation, l'entrepreneuriat et les niveaux de qualification élevés nécessaires pour préserver la compétitivité des entreprises. Les politiques axées sur la croissance et la compétitivité dans le domaine des TIC accordent une importance forte et/ou croissante à différents objectifs : mettre en œuvre des programmes de recherche développement (R D) destinés à relever les niveaux technologiques nationaux (notamment des programmes publics de développement et des mesure de promotion des réseaux d'innovation réunissant des partenaires multiples) ; encourager la diffusion et l'usage des technologies parmi les entreprises, en particulier dans les petites entreprises ; améliorer les compétences liées aux TIC, souvent en collaboration avec le secteur des entreprises ; renforcer l'offre et l'utilisation des contenus numériques ; stimuler la concurrence sur les marchés des biens et services liés aux TIC afin d'encourager l'innovation et l'emploi de ces produits ; protéger la propriété intellectuelle, afin de garantir la rétribution des inventeurs et d'accélérer la diffusion et l'utilisation des innovations ; et favoriser l'expansion et l'utilisation du haut débit. Ces initiatives sont encourageantes, mais il reste à savoir si elles sont efficaces et suffisantes.


Q. Certains se sont inquiétés d'un "exode des cerveaux" en Chine et en Inde, ainsi que dans d'autres régions du monde, les étudiants les plus qualifiés cherchant du travail à l'étranger. La montée en puissance de ces deux économies implique-t-elle que ce problème d'"exode des cerveaux3 va maintenant s'atténuer ? Ou bien signifie-t-elle au contraire que "les meilleurs éléments" ont encore plus de perspectives d'emploi à l'étranger ? [question posée par Peter Marley]

R. Les migrations de travailleurs hautement qualifiés sont souvent analysées en termes d'exode ou d'afflux de cerveaux, voire de circulation des cerveaux, mais en fait, on sait peu de choses sur leurs effets. S'agissant de l'Inde et de la Chine, certains éléments indiquent que des étudiants et des travailleurs rentrent dans leur pays (voir le rapport à paraître de l'OCDE sur la délocalisation des services informatiques et liés aux TIC en Chine). En outre, à mesure que les conditions économiques qui prévalent dans ces pays s'améliorent, il est probable que de plus en plus d'étudiants et de travailleurs ayant émigré vont y retourner, et que davantage de personnes s'abstiendront d'en partir - autrement dit, de moins en moins d'habitants de ces pays devraient décider d'émigrer. Reste que les étudiants et travailleurs qui regagnent leur patrie peuvent jouer un rôle important dans la poursuite du développement économique, dans la mesure où ils ont acquis nombre de qualifications nécessaires (qu'il s'agisse de compétences linguistiques, ou encore de l'aptitude à travailler avec des personnes d'origines différentes, de la connaissance des cultures d'entreprise occidentales, ou de la capacité à mettre en place et à entretenir des réseaux relationnels) et disposent de réseaux leur permettant de travailler avec des entreprises multinationales.

L'accumulation de connaissances constitue une préoccupation importante, tant dans les pays développés qu'en développement. Elle est liée à des questions telles que la transférabilité des compétences entre pays, ou les facteurs qui déterminent le choix d'implantation des entreprises réalisant de la R D et des investissements directs l'étranger. Il est possible que les migrations internationales de travailleurs hautement qualifiés aient des effets, tant positifs que négatifs, liés essentiellement à leurs retombées en matière de technologie, de connaissances et de culture. Néanmoins, les éléments empiriques apportant un éclairage sur ces effets présumés sont des plus limités.


Q. Nous assistons à une délocalisation des activités manufacturières, y compris dans le secteur des TIC, de l'Europe vers la Chine. Quelle est l'ampleur de ce phénomène au regard de la taille du secteur européen des TIC ? Peut-on y voir une menace pour la compétitivité européenne ? La faiblesse des salaires est-elle la principale raison de cette tendance ? Quels sont les autres facteurs à l'œuvre et quel est leur poids dans cette évolution ? [question posée par Geomina Turlea, de la Commission européenne]

R. Les écarts de salaires sont souvent désignés comme une cause de délocalisation des activités productives, non seulement dans le secteur manufacturier mais aussi dans les services, et ils peuvent constituer un des facteurs pris en compte dans les décisions d'implantation des entreprises, même si d'autres éléments, tels que les qualifications et les aptitudes, peuvent également jouer un rôle. Néanmoins, les écarts de salaires reflètent dans une certaine mesure des différences de productivité, si bien que les écarts de salaires entre la Chine et les pays de l'OCDE sont probablement plus importants que les différences globales de coûts unitaires de main d'œuvre. De plus, outre les coûts salariaux directs, toute décision de délocalisation d'activités productives repose également sur d'autres types de coûts, notamment les frais généraux, les coûts d'organisation et les coûts de transaction. Il convient naturellement de noter qu'une forte proportion des restructurations industrielles mondiales s'inscrivent dans le cadre des stratégies d'investissement et d'approvisionnement des entreprises multinationales.

Compte tenu de la rapidité des évolutions technologiques, en particulier dans les TIC, et de la libéralisation des échanges et des investissements dans les services, la délocalisation de la production touche également de plus en plus le secteur des services. Si l'on considère les salaires dans le secteur des services liés aux TIC, la Chine affiche effectivement des niveaux de salaires relativement faibles par rapport à de nombreux pays de l'OCDE, mais les rémunérations dans le secteur des services liés aux TIC sont approximativement équivalentes à celles observées dans d'autres pays à bas coûts fournissant ce type de services. Néanmoins, l'écart actuel de salaires entre les spécialistes qui travaillent dans les secteurs des services extraterritoriaux liés aux technologies de l'information et relevant de processus d'entreprise en Chine et leurs homologues des États-Unis reste de l'ordre de 88 %. Ce chiffre ne tient cependant pas compte des différences de productivité, ni des coûts de gestion, d'organisation et de transaction liés à la délocalisation des services liés aux TIC en Chine, ce qui implique que les différences globales de coût de la main-d'œuvre sont (sans doute considérablement) inférieures (voir le rapport à paraître de l'OCDE sur la délocalisation des services informatiques et liés aux TIC en Chine). Qui plus est, les salaires augmentent en Chine. Selon l'Economist Intelligence Unit (2004), entre 2001 et 2004, les hausses annuelles de salaires ont été environ de 7.5 % pour les cadres, de 8 % pour les professions scientifiques, techniques et de soutien, et de 7 % pour les employés de bureau et les travailleurs manuels.


Commentaire de Wim Suyker, du Centraal Planbureau (CPB, Bureau d'analyse de la politique économique) des Pays-Bas

Les statistiques chinoises sont toujours impressionnantes, mais elles sont trompeuses. En Chine, les nombres absolus sont toujours très élevés. Cela vaut également pour le nombre de diplômés de l'enseignement supérieur. Néanmoins, en pourcentage de la population, l'importance de cette catégorie de la population reste limitée par rapport à son poids dans les pays occidentaux. En 2001, la proportion de titulaires de diplômes supérieurs dans la population ayant l'âge typique d'obtention de ces diplômes était cinq fois plus faible en Chine qu'aux États-Unis et dans l'Union européenne (UE). Les écarts sont encore plus grands lorsqu'on considère les taux de diplômés pour les programmes de formation à la recherche de pointe et pour l'ensemble de la population active. Le taux de diplômés des programmes de formation à la recherche de pointe s'établissait en effet à 1.3 % des personnes âgées de 25 à 29 ans en 2001 pour les États-Unis et l'UE, alors qu'il n'était que de 0.1 % pour la Chine. Aux États-Unis, 37 % de la population d'âge active avait achevé une formation de niveau supérieur en 2001, tandis que ce taux s'établissait à 21 % dans l'UE et à 5 % seulement en Chine.

En outre, la qualité des diplômés chinois suscite des doutes. Nombre des Chinois titulaires d'un diplôme d'ingénieur ne sont pas plus qualifiés que des techniciens diplômés aux États-Unis et en Europe. Selon une étude de McKinsey, 9 ingénieurs chinois sur 10 ne sont pas aptes à travailler pour une multinationale en raison de problèmes de communication, d'une capacité insuffisante à travailler en équipe, et d'une approche excessivement théorique. Il est donc peu probable que la production de haute technologie soit fortement stimulée dans un avenir proche. Enfin, comme nous l'avons conclu dans notre récente étude sur la Chine et l'économie néerlandaise (http://www.cpb.nl/eng/pub/cpbreeksen/document/127/), compte tenu de l'ampleur des réserves de main-d'œuvre peu coûteuse dont dispose la Chine, l'utilisation de diplômés de l'enseignement supérieur dans la production de biens à faible intensité technologique peut apporter des gains de bien-être plus importants à la Chine que leur emploi dans la production de biens de haute technologie.

R. Ces observations sont intéressantes et concordent avec notre récente analyse visant à déterminer si la Chine prendra la succession de l'Inde en matière de délocalisation des services liés aux TIC, ainsi qu'avec notre étude de la production manufacturière du secteur des TIC en Chine qui figure dans l'édition 2006 des Perspectives des technologies de l'information (voir lien ci-après). S'agissant du dernier point de ce commentaire, cela dépend du caractère statique ou dynamique de notre vision de l'avantage comparatif. À long terme, les diplômés chinois de l'enseignement supérieur seront de plus en plus impliqués dans des activités productives à plus haute valeur ajoute, pour le bénéfice de tous.


Q. Compte tenu de la difficulté que représente le contrôle du respect des engagements pris en matière d'environnement en Inde et en Chine, la culture des entreprises en matière d'émissions devra-t-elle changer dans les sociétés de ces pays, tandis que le monde occidental s'accorde sur la nécessité d'agir pour remédier au problème des émissions de carbone (dont 40 % du total proviennent des entreprises dans le cas du Royaume-Uni) et sur le fait que l'innovation technologique joue un rôle considérable sur ce plan ? [question posée par Justin Hayward, de l'agence de relations publiques Manning Selvage & Lee]

R. Il est clair que l'augmentation de la demande mondiale d'énergie, qui est très fortement liée aux besoins énergétiques de la Chine et d'autres économies émergentes, entraîne une prise de conscience de la rareté des ressources énergétiques. Cette prise de conscience devrait se répercuter sur la production et les habitudes de consommation de l'énergie dans le monde entier (et non uniquement dans les économies émergentes). La recherche d'innovations technologiques réduisant les pressions qui s'exercent sur les sources d'énergie traditionnelles, la mise au point de technologies offrant un meilleur rendement énergétique, et l'utilisation d'autres sources d'énergie (chacun de ces trois éléments pouvant bénéficier des effets des TIC) devraient être accélérées.

S'agissant du secteur des TIC, la croissance observée en Chine est essentiellement imputable à des entreprises étrangères, appartenant à la zone OCDE ou à d'autres économies comme le Taipeh chinois ou Hong Kong, Chine. Soit elles délocalisent des activités productives vers la Chine, soit elles concluent des contrats de sous-traitance avec des fabricants installés en Chine, pour leur confier des tâches d'assemblage qui étaient précédemment réalisées ailleurs. Dans les deux cas, les entreprises étrangères conservent un certain contrôle sur une part importante de la production de TIC. Par conséquent, pour autant que ces entreprises étrangères tiennent compte des questions environnementales - ce qu'elles devraient faire si ce sont des " entreprises multinationales responsables " et si elles se conforment aux Principes directeurs de l'OCDE à l'intention des entreprises multinationales - il existe déjà des marges de manœuvre en termes de respect des normes environnementales. Les grandes entreprises chinoises (comme Lenovo ou Huawei) doivent, quant à elles, écouler leurs produits sur les marchés mondiaux, où elles ne cessent de renforcer leur présence, si bien qu'elles ne peuvent faire abstraction des problèmes mondiaux, y compris en matière d'environnement. Dans le secteur indien des services liés aux TIC (où l'on trouve des sociétés comme Infosys, Wipro ou Tata), le problème des émissions dues à l'appareil productif est moins aigu.


Q. La Chine pourrait devenir un concurrent de l'UE dans les segments d'activité supérieurs des TIC. La Chine est-elle également très entreprenante en matière de R-D dans le secteur des TIC ? Dans quels domaines/activités en particulier ? Peut-on considérer qu'il s'agit de R-D de pointe, dans des domaines de haute technologie, ou bien ces activités sont-elles essentiellement axées sur le marché local ? Se traduisent-elles par des statistiques disponibles en matière d'intrants (concernant notamment l'investissement ou l'emploi) ou d'extrants (concernant les brevets, par exemple) ? Et ce mouvement est-il financé, intégralement ou partiellement, par des capitaux étrangers ? [question posée par Geomina Turlea, de la Commission européenne]

R. La Chine accroît rapidement ses activités de R-D, dans la mesure où elle entend progresser le long de la chaîne de valeur ajoutée. Néanmoins, la plupart des entreprises chinoises de TIC sont de petite taille et, à quelques exceptions près (comme Lenovo dans le secteur des PC, et Huawei et ZTE dans la branche des équipements de télécommunication), ces entreprises ont des activités de R-D relativement limitées, qui ne sont en aucun cas comparables avec les dépenses de R-D et d'innovation des géants mondiaux des TIC. Globalement, les activités de R-D relative aux TIC sont réalisées par des entreprises étrangères, dans le cadre de leur stratégie d'investissement en Chine, et souvent pour satisfaire aux exigences d'accords de coentreprise. Ces efforts étaient axés au départ sur l'adaptation de la production aux marchés d'exportation et locaux. Des entreprises multinationales de TIC sont toutefois en train de mettre en place des centres de R-D dans le cadre de leurs stratégies mondiales (on peut citer à titre d'exemple Alcatel, Ericsson, Intel, ou encore Microsoft).

On dispose de relativement peu d'informations statistiques précises permettant de cerner cette évolution vers des produits à plus haute valeur ajoutée dans le secteur des TIC. Toutefois, des observations ponctuelles laissent à penser qu'une part croissante de l'investissement direct étranger est destinée à des produits à plus haute valeur ajoutée, et naturellement, les niveaux de qualification s'élèvent à mesure que le nombre de diplômés de l'enseignement supérieur augmente en Chine. En outre, les échanges de produits TIC se font de plus en plus dans les segments à haute valeur ajoutée des ordinateurs, des équipements de communication, etc. - même s'il convient de ne pas oublier que ces courants d'échanges sont essentiellement alimentés par les entreprises étrangères qui investissent en Chine ou s'y approvisionnent.


Q. Quel impact aura l'expansion de la Chine, de l'Inde et peut-être d'autres économies dans les TIC sur le nombre total de personnes qui travaillent dans ce secteur dans les économies occidentales ? La croissance de la Chine et de l'Inde va-t-elle exercer des pressions sur les salaires dans les pays occidentaux, et pourriez-vous de quelque manière que ce soit quantifier cet effet ? [question posée par Lars Ole Løcke, de la société danoise Computerworld]

R. Le nombre de personnes travaillant dans le secteur des TIC dépend de divers facteurs, ainsi que de l'évolution de l'offre et de la demande de main d'œuvre dans cette branche d'activité. Même si certaines activités productives sont délocalisées, la croissance mondiale du secteur des TIC peut également créer de nouvelles possibilités d'emploi dans les pays occidentaux. Il est donc important de former de nouveaux diplômés dotés de qualifications adéquates.

Si l'on considère l'emploi global du secteur des TIC dans les pays de l'OCDE, on observe une augmentation, et non un recul. En 2003 (la dernière année pour lesquelles des données sont disponibles), plus de 14.5 millions de personnes travaillaient dans le secteur des TIC dans la zone OCDE, soit plus de 5.5 % de l'emploi total du secteur des entreprises de cette même zone. De 1995 à 2003, l'emploi dans le secteur des TIC a augmenté de près de 8 % (ce qui correspond à plus d'un million de personnes), et le poids des services n'a cessé de s'accroître. Par ailleurs, au cours de la même période, l'emploi dans l'ensemble des secteurs des biens et services liés aux TIC a progressé dans tous les pays nordiques.
Le poids relatif des spécialistes des TIC dans l'emploi a augmenté dans la quasi-totalité des pays de l'OCDE, et a fortement progressé au Danemark, en Finlande et en Suède. En outre, ces créations de postes concernent généralement les catégories salariales les plus élevées. Ainsi, le personnel de R D du secteur des TIC a sensiblement augmenté dans les pays de l'OCDE au cours des 10 dernières années (à hauteur de 34 % dans les 19 pays ayant fourni des statistiques sur leur personnel de R D dans le secteur des TIC de 1993 à 2002).

Si l'on considère les entreprises, les 250 premières sociétés du secteur des TIC (top 250), telles que définies dans l'édition 2006 des Perspectives des technologies de l'information de l'OCDE, ont accru leur chiffre d'affaires et leurs dépenses de R D entre 2000 et 2005. Ces 250 entreprises emploient quelque 10 millions de personnes dans le monde entier, soit un niveau proche de celui observé au cours de l'année record de 2000. Le fait que les effectifs de ces 250 entreprises n'aient pas augmenté au même rythme que leur chiffre d'affaires peut tenir à plusieurs raisons. Cela peut s'expliquer par l'externalisation de certaines activités dans le pays considéré (ce qui correspond à un transfert d'emplois au niveau national) ou à l'étranger - certains de ces emplois étant transférés à des petites et moyennes entreprises (PME) caractérisées par une forte croissance de leurs effectifs (mais n'apparaissant pas dans les 250 premières entreprises du secteur des TIC). Ces déplacements revêtent néanmoins aussi en partie un caractère structurel : d'une part, des entreprises manufacturières qui font partie du top 250 suppriment des postes pour renforcer leur compétitivité et, d'autre part, des sociétés de services entrent dans ce classement (or, ces dernières débutent en général avec des effectifs plus restreints que les entreprises traditionnelles productrices de biens TIC, mais connaissent ensuite une croissance rapide en termes de chiffre d'affaires et d'emploi, comme Google).

Globalement, l'augmentation de la demande de biens TIC observée en Chine, en Inde et dans d'autres économies émergentes devrait alimenter la croissance de l'emploi dans le secteur des TIC. En fait, pour la plupart des entreprises de TIC de la zone OCDE, il s'agit aujourd'hui de marchés porteurs essentiels. On néglige généralement cette forte incidence de la demande sur la croissance de l'emploi et des salaires au niveau intérieur.

 

Q. L'attention accordée au secteur chinois des TIC semble concentrée sur la production manufacturière, tandis que les services liés aux TIC restent davantage dans l'ombre. Quels sont les principaux services liés aux TIC produits par la Chine ? Dans quels services possède-t-elle (ou peut-on s'attendre à ce qu'elle acquière) des avantages comparatifs ? L'économie chinoise en expansion rapide ne représente-t-elle pas un potentiel énorme pour les secteurs des services liés aux TIC des autres régions du monde ? [question posée par Mats Marcusson, de la Commission européenne]

R. L'inde est aujourd'hui le principal pays d'accueil des services extraterritoriaux informatiques et liés aux TIC. La question de savoir si la Chine pourra rattraper son retard et prendre la succession de l'Inde en tant que prestataire de ce type de services extraterritoriaux est examinée dans un rapport à paraître de l'OCDE. Pour y parvenir, la condition essentielle que doit remplir la Chine est de progresser le long de la chaîne de valeur, et de passer de sa position actuelle de géant manufacturier et de premier exportateur mondial de biens TIC à celle d'exportateur de services d'envergure mondiale. Le volume considérable des échanges de services informatiques et liés aux TIC, la progression de l'investissement direct étranger et le nombre croissant de centres de R D mis sur pied par des multinationales laissent à penser que la Chine n'est pas encore un fournisseur de premier plan de ces services extraterritoriaux, mais son potentiel de croissance est considérable. Pour l'exploiter, la Chine devra instaurer des conditions adéquates en se dotant des ressources humaines nécessaires, en mettant en place des infrastructures liées aux TIC, et en veillant à l'instauration de conditions cadres favorables, notamment en termes d'environnement macroéconomique et de climat des affaires. La Chine doit notamment améliorer les qualifications et la qualité de ses diplômés. Malgré un ample réservoir de main d'œuvre, il est possible que la Chine pâtisse d'un manque de diplômés aptes à exercer des fonctions tournées vers l'international dans les services informatiques et liés aux TIC, faute de disposer des qualifications nécessaires sur les plans linguistique et culturel et en matière de culture d'entreprise.

Il est important de ne pas perdre de vue que même si la Chine est très vaste, c'est également une destination contrastée : à l'heure actuelle, les régions chinoises ne sont pas toutes en mesure d'accueillir des services extraterritoriaux informatiques et liés aux TIC. Les activités de services extraterritoriales sont concentrées pour l'instant dans les zones économiques côtières et les principales villes chinoises, qui sont économiquement plus développées. Néanmoins, compte tenu des politiques économiques mises en œuvre pour promouvoir la croissance des régions occidentales de la Chine, on peut s'attendre à ce qu'un nombre croissant de sites plus éloignés des côtes viennent rejoindre cette catégorie.

La délocalisation des services n'est cependant pas un processus "à sens unique". Si le secteur des services extraterritoriaux se développe en Chine, les entreprises chinoises commencent également à délocaliser une partie de leurs activités à l'étranger. Des multinationales industrielles chinoises ont déjà commencé à délocaliser certains de leurs centres de R D et de leurs services de vente à l'étranger, pour prendre pied sur des marchés extérieurs et se rapprocher de leurs clients. Il est probable que ces activités extraterritoriales des entreprises chinoises continueront à se développer. La croissance en Chine devrait également faire augmenter la demande de services fournis par les pays de l'OCDE.


 Q. Si l'on considère votre question du point de vue des pays en développement, quels sont les défis à relever et les chances à saisir pour les acteurs de taille plus modeste qui souhaitent être présents sur ce marché mais ne possèdent pas les ressources (financières, humaines) dont disposent la Chine et l'Inde ? En Afrique subsaharienne, par exemple, emboîtant le pas à l'Afrique du Sud, des pays comme le Ghana, le Sénégal ou le Kenya ont commencé à exploiter économiquement les possibilités offertes par les services liés aux technologies de l'information. [question posée par Martin Labbé, du Centre du commerce international CNUCED/OMC]

R. Sous l'angle des services liés aux TIC, une infrastructure de télécommunication de base et certaines qualifications constituent une condition nécessaire pour être compétitif sur le marché des services externalisés. Or, ces éléments font défaut dans nombre des pays les moins avancés (PMA). L'image d'un pays et le fait de savoir s'il est considéré comme un partenaire économique fiable peuvent également poser problème, de même que des préoccupations concernant la sécurité des TIC ou la confidentialité des données.

À ces éléments s'ajoute un problème statistique : les PMA sont souvent incapables de produire des statistiques fiables et actuelles. En conséquence, la plupart de ceux qui fournissent déjà des services liés aux technologies de l'information destinés à l'exportation ne sont pas vraiment pris en compte. Du coup, il est également plus difficile de déterminer le positionnement de ces pays en tant que sous-traitants.

En dernière analyse, la disponibilité et la qualité d'une infrastructure de base liée aux TIC sont des facteurs déterminants de la localisation des activités de services mondialisées. Certains pays se caractérisent par une infrastructure très développée en valeur absolue, ce qui donne une indication de leur capacité à accueillir les différents services extraterritoriaux liés aux TIC. Ainsi, la Chine dispose d'un parc de PC plus important que l'Allemagne et compte un plus grand nombre d'abonnés à Internet que les États-Unis, tandis que le Brésil, l'Inde et la Russie disposent chacun d'un parc de PC environ équivalent à celui du Canada ou de l'Italie. Il reste cependant un long chemin à parcourir avant que même les plus grandes économies en développement puissent rivaliser avec les pays de l'OCDE en termes d'intensité et de qualité de l'infrastructure. Les compétences linguistiques sont également souvent citées comme un critère important pour sélectionner un pays où les ressources humaines possèdent le bon éventail de qualifications. Ainsi, les résultats obtenus au Test of English as a Foreign Language (TOEFL, examen d'anglais comme langue étrangère) sont souvent utilisés comme indicateur de compétences dans certains de ces pays.

L'environnement économique général exerce également une influence déterminante sur les décisions que prennent les entreprises en matière de localisation de leurs activités de services mondialisées. Cet environnement est notamment déterminé par le coût et la facilité des démarches de création d'entreprise, les procédures d'exécution des contrats, les demandes de brevet et la population urbaine. Globalement, le constat dressé à partir de ces éléments est similaire à celui fondé sur les indicateurs d'intensité et de qualité de l'infrastructure. Néanmoins, la compétitivité de ces pays, qui peut également être liée à d'autres éléments - comme le moindre coût relatif des facteurs de production (terrains, capital et travail), des fuseaux horaires différents, une réserve de main-d'œuvre qualifiée, des compétences linguistiques, etc. - devrait logiquement s'améliorer dans l'avenir. 
 


 Les opinions exprimées et arguments avancés sur cette page ne correspondent pas nécessairement aux positions officielles de l'OCDE, ni à celles des gouvernements de ses pays membres.

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