Les nouveaux défis économiques mondiaux : tracer les contours des politiques à suivre

Allocution du Secrétaire général de l'OCDE, M. Angel Gurría
Discours prononcé à la London School of Economics and Political Science
Londres, 1er mars 2007

Monsieur le Directeur, Mesdames et Messieurs,

C'est pour moi un grand honneur de me trouver à la London School of Economics and Political Science, qui a historiquement été un tremplin pour les idées nouvelles et le progrès international. Merci infiniment de m'y avoir invité.

D'après la théorie du chaos, le battement d'ailes d'un papillon peut provoquer une tornade à l'autre bout du monde. Dans le contexte de la mondialisation, les enchaînements sont comparables. Aujourd'hui, le risque est plus grand que jamais qu'un événement se produisant dans un pays lointain ait des conséquences importantes tout près de nous. Ainsi, il y a deux jours, un effondrement de la bourse de Shanghai a entraîné une chute spectaculaire des bourses mondiales. Un monde aussi interdépendant pose constamment des défis aux politiques publiques. Je voudrais parler de certains de ces défis et de la manière dont l'OCDE aide les gouvernements à y faire face.

Je commencerai par dire que la mondialisation n'est pas "la mère de tous les vices". Elle n'est pas davantage celle de toutes les vertus. Il faut trouver le juste équilibre entre ces perceptions. Intrinsèquement, la mondialisation n'est ni bonne ni mauvaise. Ce sont les politiques publiques qui font la différence. Les politiques publiques façonnent la mondialisation. A l'OCDE, nous avons identifié huit grands domaines dans lesquels il nous faut faire mieux afin que la mondialisation puisse être un bienfait. 

1. Réduire la pauvreté et les inégalités

La pauvreté est le premier des risques systémiques. Certes, la proportion d'individus vivant dans l'extrême pauvreté a été divisée par deux depuis 1980. Mais la pauvreté reste répandue et profondément ancrée : on compte encore plus de 2.7 milliards de personnes qui disposent de moins de 2 dollars par jour pour subsister ; 1 milliard qui n'ont pas accès à l'eau potable et 2.6 milliards qui ne bénéficient pas de services d'assainissement.

La mondialisation a permis une création de richesses sans précédent, mais en même temps les inégalités ont progressé. D'après des études récentes, les 2 % des adultes les plus riches du monde possèdent plus de la moitié des richesses mondiales. A l'intérieur même des pays de l'OCDE, les écarts se sont creusés : entre 1994 et 2003, les inégalités de revenus ont augmenté dans 17 pays de l'OCDE (sur les 20 pays pour lesquels cette information est disponible). 

La persistance tenace de la pauvreté et des inégalités crée des conditions qui permettent l'expansion du terrorisme, des conflits armés, de la dégradation de l'environnement, des pandémies et du crime organisé. Un exemple  saisissant : d'après l'Organisation internationale du travail, en 2007 le monde comptera plus d'esclaves qu'il n'y en a jamais eu dans l'histoire, avec près de 12,3 millions de personnes victimes de cette condition inhumaine.

L'augmentation de l'aide au développement n'est pas la seule solution, mais c'est un impératif. Pour remplir leurs engagements, c'est-à-dire porter l'aide à 130 milliards de dollars et doubler l'aide à l'Afrique d'ici à 2010, les donneurs d'aide doivent accroître leurs flux d'aide plus rapidement que toutes leurs autres dépenses publiques. 

Mais la meilleure recette contre la pauvreté reste de créer davantage d'emplois - d'emplois bien rémunérés - et de générer une croissance durable.

2. Poursuivre la libéralisation des échanges mondiaux

Il est impératif de relancer les négociations du Programme de Doha pour le développement. C'est un moyen de rééquilibrer les règles du commerce international en faveur des pays en développement, tout en stimulant l'économie mondiale. Un succès est encore possible. L'impasse actuelle ne profite à personne : tous les pays en souffrent, et ce sont les plus pauvres qui en souffrent le plus.

L'OCDE estime à près de 100 milliards de dollars les gains en termes d'augmentation de l'activité économique - et donc de prospérité - que pourrait amener la libéralisation complète des droits de douane sur les produits industriels et agricoles. Quant aux échanges de services, leur libéralisation pourrait avoir des avantages cinq fois supérieurs. Faute d'un accord à Doha, les perspectives sont moroses. Ce que nous risquons, c'est que le commerce mondial devienne dominé par les actions en justice plutôt que d'être encadré par la législation et que le règlement des litiges prenne la place de la définition de règles.

L'agriculture représente une faible part des économies des pays développés (2 % du PIB de l'OCDE). Les droits de douane sur les produits agricoles et les mécanismes de soutien des prix destinés à maintenir les revenus des familles rurales sont d'une piètre efficacité, même s'ils ont aussi vocation à protéger l'environnement et à maintenir l'activité économique en zone rurale. Les prix à la production des denrées alimentaires sont 30 % plus élevés dans les pays de l'OCDE que sur les marchés mondiaux. L'aide aux agriculteurs des pays de l'OCDE s'élève à 280 milliards de dollars par an. Ce chiffre est à rapprocher des 107 milliards de dollars versés par les pays de l'OCDE aux pays en développement au titre de l'aide publique au développement.

Le Programme de Doha pour le développement est un objectif à notre portée. Si nous ne pouvons pas trouver une solution pour aller de l'avant dans ces négociations, comment pourrions-nous résoudre des enjeux plus difficiles tels que le changement climatique, le trafic de drogue, la pauvreté, l'énergie ou le terrorisme international ?

3. Gérer les migrations internationales

Les migrations internationales constituent maintenant un enjeu prioritaire dans la plupart des pays du monde. Rares sont les nations qui ne sont pas directement concernées par ce phénomène. Actuellement, on estime à près de 200 millions le nombre d'individus qui vivent hors de leur pays natal. Bien qu'il soit difficile de calculer avec précision le nombre de migrants dans le monde, c'est là certainement l'une des facettes les plus dynamiques de la mondialisation.

Chaque année, près de trois millions de migrants de longue durée pénètrent légalement dans les pays de l'OCDE. Ce flux va continuer de s'amplifier, alors que les pays d'accueil seront confrontés à la baisse de leur natalité et au vieillissement de leurs populations : d'après des estimations de la Banque mondiale en 2025, la population du Nord devrait avoir baissé de 29 millions, alors que celle du Sud aura augmenté de 1.6 milliard. Les migrations constituent un facteur de compensation naturel au déséquilibre de la mondialisation. Bien maîtrisées, elles peuvent apporter des solutions aux principaux problèmes économiques et sociaux de nombreux pays développés et en développement. A la différence des biens, des capitaux et de certains services qui font l'objet d'une libéralisation encadrée, la main-d'œuvre reste mal contrôlée.

La contribution des migrants pour atténuer les effets de la pauvreté est cruciale, et pourtant souvent sous-estimée. Les transferts de fonds internationaux à destination des pays en développement ont doublé entre 2000 et 2005, atteignant presque 167 milliards de dollars (soit nettement plus que les 107 milliards d'aide publique au développement envoyés par les pays riches). De plus, on estime que les transferts non comptabilisés viendraient doubler les montants transférés officiellement. Les transferts ont pris une importance croissante pour les pays en développement. Ils sont principalement destinés à la consommation privée et à certaines formes d'investissement simples comme la terre et le logement. Il s'agit d'argent durement gagné, non de cadeaux.

Les gouvernements des pays de l'OCDE sont confrontés à la tâche délicate de trouver l'équilibre entre l'ouverture aux migrations internationales, l'efficacité de gestion des flux migratoires entrants, et la mise en œuvre de politiques efficaces pour assurer la bonne intégration des immigrés.

4. Faire progresser l'éducation dans le monde

Dans une économie mondialisée, où le savoir est le moteur de la croissance et du développement, l'éducation est devenue plus vitale que jamais pour permettre aux individus de s'en sortir et aux économies de prospérer. Aujourd'hui encore, 800 millions de personnes dans le monde ne savent pas lire et écrire, dont une forte majorité - deux tiers - de femmes.

Les systèmes éducatifs, à quelques exceptions près, ne sont pas à la hauteur du défi qui leur est lancé, à savoir faire acquérir les compétences de haute qualité et la capacité à résoudre les problèmes, qui sont nécessaires dans un monde globalisé. La comparaison internationale des résultats de l'éducation dans l'étude PISA de l'OCDE fait apparaître une forte corrélation entre les performances du système éducatif et le dynamisme de l'économie.

L'éducation transfrontière est un phénomène positif, mais qui requiert aussi la plus haute attention des responsables politiques si l'on veut en faire un atout majeur au niveau mondial. Les étudiants qui partent à l'étranger deviennent beaucoup plus conscients des problèmes mondiaux. Et il s'agit là d'une tendance montante : le nombre d'étudiants étrangers dans les pays de l'OCDE a doublé depuis 20 ans, atteignant 1.6 million (c'est-à-dire 85 % des étudiants à l'étranger dans le monde). Les TIC peuvent aussi être un outil extraordinaire pour améliorer la performance de l'éducation dans le monde. Des initiatives mondiales innovantes telles que l'ordinateur portable à 100 dollars peuvent apporter une contribution considérable en permettant à des centaines de millions de personnes d'accéder à la modernité.

5. Protéger l'environnement

La protection de l'environnement est l'un des grands défis des politiques mondiales du XXIème siècle.
Incontestablement, nous sommes au seuil d'une période décisive pour notre avenir. Le récent rapport Stern, commandé par le gouvernement du Royaume-Uni, estime que notre inaction pourrait nous coûter chaque année entre 5 % et 20 % du PIB mondial, contre 1 % si nous agissons maintenant. Le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC) a récemment déclaré que le lien de cause à effet entre l'activité humaine et le réchauffement climatique est une certitude scientifique.

Face à ces défis, l'OCDE travaille simultanément sur deux fronts : élaboration d'études nationales, comme l'Examen des performances environnementales de la Chine 2007, qui vient de paraître, et préparation d'études de plus grande ampleur sur les politiques telles que l'ouvrage Contre vents et marées, qui passe en revue les relations entre changement climatique et le développement, l'étude Ecotaxes et réformes fiscales vertes ou notre publication phare Perspectives de l'environnement. Notre but est de créer une base économique solide à l'appui de l'architecture du régime de l'après-Kyoto. Les scientifiques sont formels. La qualité du chiffrage sera décisive pour nous aider à faire les meilleurs choix.

6. Optimiser l'énergie

L'énergie est la principale force vitale de la mondialisation. Elle revêt une importance critique pour la croissance et le développement économiques. Cette ressource n'est pas infinie et elle fait l'objet d'un appétit de consommation insatiable dans le monde.

En dépit de la flambée récente des prix de l'énergie, la demande mondiale continue de progresser. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) prévoit que la demande mondiale d'énergie augmentera de plus de la moitié d'ici à 2030,  avec plus de 70 % de cette demande provenant des pays en développement, dont 30 % rien que de la Chine. La planète résistera-t-elle ?

Nos habitudes de consommation d'énergie ne sauraient perdurer. Elles sont sales, dispendieuses et désastreuses pour l'environnement. Existe-t-il une solution miracle pour résoudre les défis énergétiques de notre époque ? La réponse est non. Les énergies renouvelables telles qu'elles existent aujourd'hui sont tout simplement incapable de satisfaire nos besoins d'énergie dans l'avenir. Les énergies fossiles continueront, hélas, de pourvoir à la majorité de nos besoins pendant un certain temps encore, d'où le problème des émissions de CO2. L'énergie et l'environnement sont deux dossiers qui doivent être traités en parallèle.

L'OCDE et l'AIE poursuivront leur collaboration avec les gouvernements pour concevoir de meilleures politiques et renforcer la coopération internationale. Trois problèmes concrets seront déterminants : l'augmentation de la demande d'énergie (que nous devons limiter) ; la sécurité de l'approvisionnement (que nous devons négocier) ; et les émissions de dioxyde de carbone, pour lesquels nous devons : a) généraliser le système d'échange de droits d'émission de gaz à effet de serre ; b) appliquer une fiscalité écologique, y compris une taxe sur le carbone et d'autres taxes sur les activités polluantes ; c) intensifier la recherche pour développer des technologies capables de produire l'énergie dont nous avons besoin sans détruire la planète.

7. Améliorer la gouvernance

Dans n'importe quel gouvernement démocratique, aucun enjeu ne peut être plus important que d'avoir la confiance des citoyens. A l'OCDE, nous travaillons en permanence avec nos membres pour améliorer la responsabilité, la transparence et le fonctionnement de nos gouvernements. L'élément clé de ces réformes est de faire en sorte que l'affectation et la gestion des ressources soient orientées sur les objectifs et que les mécanismes de consultation et d'information de l'opinion publique fonctionnent bien.

La lutte contre la corruption est aussi un cruciale pour gagner la confiance de l'opinion. La corruption sape la démocratie, entrave les politiques publiques, détruit le capital social et pénalise plus durement les pauvres. Selon l'Institut de la Banque mondiale, le total des pots-de-vin payés chaque année dans le monde dépasse mille milliards de dollars. Cela représente près de 10 fois l'aide que nous destinons aux pays en développement. Étant donné l'ampleur et la complexité de ce problème, il appelle une action coordonnée, un véritable partenariat mondial anti-corruption réunissant organisations internationales, gouvernements, secteur privé et société civile.

Notre Convention sur la lutte contre la corruption d'agents publics étrangers dans les transactions commerciales internationales et nos travaux sur la lutte contre la corruption liée à la fiscalité et les irrégularités dans les commandes publiques sont de l'avis général des références. Notre ouvrage Gérer les conflits d'intérêts dans le service public - Lignes directrices de l'OCDE et expériences nationales devient lui aussi incontournable. L'existence d'institutions fortes et dignes de confiance est un préalable impératif pour permettre à de nombreux pays de récolter les fruits de la mondialisation.

8. Mettre en œuvre des réformes structurelles

Pour améliorer la performance économique dans une économie mondialisée, la mise en œuvre de réformes structurelles est d'une importance critique. Elle est indispensable pour que les gouvernements soient en mesure d'améliorer la productivité, la compétitivité et l'emploi. Les réformes s'accompagnent souvent de coûts extrêmement perceptibles pour certains groupes clairement identifiés, alors que les bienfaits, même s'ils sont plus importants, se font sentir plus tardivement, sont plus incertains et plus diffus. Elles suscitent donc des résistances de plus en plus fortes, et leur poursuite est l'une des tâches les plus ardues auxquelles sont confrontés aujourd'hui les gouvernements démocratiques. 

Les pays qui font avancer leur agenda de réformes améliorent leurs performances. L'Espagne, l'Irlande et la Finlande ont réussi à dynamiser l'emploi en appliquant les recommandations de la Stratégie de l'OCDE pour l'emploi de 1994 ; la réforme de la réglementation menée en Suède dans les années 90 a produit d'excellentes performances macroéconomiques avec des taux de croissance élevés, un faible chômage et une inflation maîtrisée ; plus récemment, les stratégies de libéralisation de la Pologne et de la Slovaquie illustrent comment la réforme économique peut libérer la croissance.

L'OCDE oeuvre avec les dirigeants nationaux pour traduire les réformes en plates-formes politiques porteuses. La volonté de réformer n'est pas fatalement un handicap électoral ;  bien au contraire, elle peut être un atout politique. Dans le contexte de mutations rapides que connaît l'économie mondiale, les pays qui ne se réforment pas ne peuvent que reculer.

Mesdames et messieurs,

La manière dont nous ferons face à tous ces problèmes sera déterminante pour l'avenir de la planète. La liste que je propose n'est pas exhaustive ; nous aurons certainement de nombreux autres défis à relever. Mais dans les huit domaines que j'ai évoqués, les solutions que nous apporterons seront cruciales et auront des retombées positives dans bien d'autres domaines.

De plus en plus, l'avenir de l'humanité dépend d'enjeux qui dépassent la capacité d'action des pays pris individuellement. C'est pourquoi la coopération multilatérale est plus que jamais indispensable, de même que l'élaboration de politiques innovantes et efficaces. Ensemble, l'OCDE et la LSE peuvent aider la communauté mondiale dans cette ambition majeure. Ce sera un privilège de travailler à ce noble objectif avec un partenaire aussi prestigieux.

Je vous remercie.

 

Haut de la page

Ralentissement mondial

Agir face à la crise

Inscrivez-vous au fil RSS de notre salle de presse

Une manière simple et gratuite de recevoir nos derniers communiqués de presse