Evolutions récentes dans les économies de l'OCDE et conséquences pour la Turquie

par Angel Gurriá, Secrétaire général de l'OCDE

Allocution prononcée lors du dîner de la TUSIAD lors de sa visite officielle en Turquie
Istanbul, 17 octobre 2006

Mesdames, Messieurs,

C'est pour moi un honneur et un plaisir d'être avec vous ce soir. La TUSIAD et l'OCDE ont en commun un même engagement pour la démocratie et l'économie de marché, et les deux organisations ont déjà eu l'occasion de collaborer à de multiples reprises. Pour nous, la TUSIAD est une source extrêmement précieuse d'informations et d'idées toujours bien pesées sur la vie économique en Turquie. J'y ai personnellement puisé des éléments pour toutes les interventions que je serai amené à faire durant ma visite dans le pays, et je vous en remercie.

Vous m'avez invité à faire quelques commentaires sur les "évolutions récentes dans les économies de l'OCDE et leurs conséquences pour la Turquie".

Je ne m'étendrai pas sur la conjoncture puisque nous préparons actuellement la mise à jour de nos statistiques économiques pour la zone de l'OCDE. Je préfère m'intéresser à ce que l'on a pu observer récemment dans les pays membres en ce qui concerne les déterminants structurels de la croissance et les politiques nationales correspondantes, grâce à un nouvel exercice que nous avons lancé afin de suivre de manière plus systématique les évolutions structurelles. Cet exercice nous a en effet aidés à mieux comprendre la façon dont certains phénomènes structurels peuvent influer sur les performances économiques. Ces phénomènes sont au nombre de trois : l'ouverture à la concurrence du marché, la valorisation du capital humain et la flexibilité du marché du travail.

L'ouverture à la concurrence du marché

On mesure beaucoup mieux aujourd'hui l'effet extraordinairement stimulant que peut avoir une situation de pleine concurrence pour la croissance de la productivité, comme en témoignent de nombreuses initiatives prises par les gouvernements ces dernières années. Les obstacles à l'entrée ont été abaissés, le droit de la concurrence a été renforcé et la réglementation de l'investissement direct étranger s'est assouplie. La plupart de ces mesures nouvelles ont été prises en Europe, car c'est là qu'elles étaient en fait le plus nécessaires. Les choses ont déjà beaucoup avancé avec la mise en place d'une politique de la concurrence, et également, depuis peu, grâce à la directive sur les services (la fameuse directive Bolkestein) qui a été adoptée au début de 2006.

Toutefois, malgré ces progrès en Europe et dans d'autres régions de l'OCDE, de nouvelles réformes sont encore indispensables dans certains domaines, en particulier :

  • dans les secteurs de l'énergie et des télécommunications, où il subsiste des barrières réglementaires ;
  • dans les services professionnels, qui ne sont pas encore assez ouverts à la concurrence dans un petit nombre de pays ;
  • dans le domaine de l'octroi de licences, où les règles et les procédures restent opaques, et dans celui de la création d'entreprises, où le poids des démarches administratives est encore trop lourd, également dans un petit nombre de pays ;
  • sur les marchés agricoles, qui continuent de présenter de graves distorsions dans une grande majorité de pays.

La valorisation du capital humain

Il ne fait plus de doute aujourd'hui que la qualité de l'éducation est un élément essentiel des performances économiques dans tous les pays, notamment pour la diffusion des nouvelles technologies. Cependant, si la quantité et la qualité des effectifs sortis du système scolaire sont toutes deux déterminantes, le fait est que nous ne savons pas encore grand-chose du cadre général à mettre en place pour obtenir de bons résultats dans ce domaine. La comparaison des performances et des politiques adoptées par les pays en matière d'éducation permet néanmoins de dégager un certain nombre de priorités :

  • il est indispensable de renforcer l'éducation préscolaire afin d'améliorer les contenus éducatifs de l'enseignement dispensé aux enfants qui entrent à l'école primaire ;
  • dans l'enseignement secondaire, les abandons sont souvent trop fréquents. Pour remédier à ce problème, il conviendrait à la fois de renforcer l'enseignement professionnel et d'accroître l'autonomie et la responsabilité des établissements ;
  • à l'université, le taux de réussite (c'est à dire la proportion de diplômés) est trop bas dans de nombreux pays. On pourrait offrir davantage d'incitations aux étudiants, notamment en associant aux droits d'inscription un système de prêts, et il faudrait aussi que les universités jouissent d'une plus grande autonomie dans la gestion des programmes et des ressources humaines.

La réforme du marché du travail

Même si cela est difficile à croire, environ un tiers de la population totale d'âge actif est aujourd'hui soit au chômage, soit inactive dans la zone de l'OCDE. Mais certains pays s'en sortent beaucoup mieux que d'autres dans ce domaine. Quand on compare les performances internationales en matière d'emploi, trois remarques viennent tout particulièrement à l'esprit :

Premièrement : les impôts sur le travail et les taux de cotisation à la sécurité sociale sont encore très élevés dans beaucoup de nos pays membres. Ces impôts ont généralement pour effet d'augmenter le coût effectif de la main d'œuvre et de réduire la demande de travail. Il est nécessaire de réformer le régime d'imposition et de protection sociale dans un sens qui soit plus favorable à l'emploi.

Deuxièmement : le système de retraite, l'assurance chômage et d'autres dispositifs de garantie de revenu sont très souvent conçus d'une façon qui n'encourage pas à participer au marché du travail, surtout pour les groupes en situation de sous emploi. Il est donc nécessaire de remettre à plat ces régimes et de les rendre plus incitatifs à l'égard du travail.

Troisièmement : la réglementation relative à la protection de l'emploi et les conventions collectives sont souvent trop rigides et nuisent à la flexibilité du marché du travail qui est alors incapable, face à la poussée de la concurrence internationale, d'opérer les redéploiements nécessaires entre les secteurs en déclin et les activités génératrices de croissance. Les réponses apportées à ce problème dans certains pays, où l'on a vu récemment des réformes assouplir la réglementation des contrats temporaires sans rien changer à celle des contrats permanents, ne sont pas satisfaisantes, car elles créent un marché du travail à deux vitesses. Nous préconisons quant à nous la création d'un contrat de travail unique et plus souple.

Il est encourageant de constater, comme le montre notre étude économique la plus récente de la région, que beaucoup de pays européens qui souffrent depuis longtemps de rigidités relativement fortes sur leurs marchés du travail et des produits ainsi que dans leur système éducatif commencent enfin à s'attaquer à ces problèmes. Cela ne peut que les aider à accroître leur potentiel de croissance et à mieux affronter le vieillissement de leur population. Cependant, à l'intérieur de l'Europe, des différences subsistent quant au cadre général des politiques structurelles ainsi qu'en matière de productivité et d'emploi. C'est pourquoi notre analyse la plus récente de la zone euro conclut malgré tout, je cite, que "les économies résilientes prospèrent en général, alors que celles qui sont affectées de rigidités rencontrent des difficultés".

Conséquences pour la Turquie : la Turquie dispose t elle de la souplesse nécessaire pour se maintenir sur une trajectoire de forte croissance ?

Pour répondre brièvement, je dirai que cela dépend beaucoup de l'engagement du gouvernement et de la population en général à l'égard des réformes structurelles. Je ne m'étendrai pas sur ce point, parce que c'est le thème principal de notre nouvelle Etude de la Turquie qui doit paraître demain. Je me limiterai donc à trois remarques :

Premièrement, d'après les méthodes normalisées d'évaluation et de mesure de l'OCDE, il se trouve que la Turquie est de tous les pays de l'OCDE celui où la réglementation du marché du travail et du marché des produits est la plus rigide, avec des règles extrêmement complexes pour l'octroi des licences sectorielles, l'un des plus forts taux de cotisation à la sécurité sociale, les indemnités de licenciement les plus élevées pour les travailleurs permanents, une réglementation très restrictive des contrats de travail temporaires et le rapport salaire minimum/salaire médian le plus élevé des économies de l'OCDE. A première vue, ces nouvelles ne sont pas bonnes, car on pourrait en conclure que cela enferme la Turquie dans une sorte de carcan économique. Mais tel n'est pas le cas.

Tel n'est pas le cas, et c'est là ma deuxième remarque, car toutes ces contraintes ne s'observent en fait que dans des secteurs limités de l'économie : dans le secteur public et dans les entreprises les plus grandes, les plus modernes et les plus respectueuses de la loi du secteur privé. Ces règles ne s'appliquent donc pas à de vastes pans de l'économie - c'est le fameux problème dit de l'" informalité ". L'apparition d'un nouveau type d'entreprises semi formelles de taille moyenne, qui se développent et qui prospèrent sur le marché national et sur le marché international depuis une vingtaine d'années, est le signe tangible du haut degré de flexibilité qui caractérise en fait l'économie.

Mais laisser se développer un vaste secteur informel pour surmonter la rigidité des réglementations n'est pas une solution optimale. Ni pour les entreprises, ni pour le gouvernement. Comme le savent très bien les dirigeants d'entreprise et les responsables politiques, le temps est maintenant venu pour la Turquie d'abandonner ce modèle très particulier de résilience. La flexibilité de l'économie doit être refondée sur des bases formelles, légales et institutionnelles. Comme nous le disons d'ailleurs dans notre Etude, cette refondation est à la fois inévitable et fortement souhaitable.

Elle est inévitable parce que la Turquie a amorcé une évolution qui va conduire (c'est notre espoir commun) à la mise en place d'un nouveau cadre macroéconomique caractérisé par de moindres fluctuations conjoncturelles, une inflation plus faible, une monnaie plus stable et une application beaucoup plus systématique des lois et des règlements. Ce nouveau contexte, qui s'explique aussi par le processus de convergence institutionnelle avec l'Union européenne, appelle la mise en place d'un cadre économique formel d'une plus grande souplesse.

Elle est fortement souhaitable parce que la compétitivité future du secteur des entreprises dépendra des nouvelles réformes structurelles qui seront mises en œuvre sur les marchés du travail et des produits ainsi que dans le domaine de la protection sociale. Les grandes entreprises modernes - que vous représentez ici à la TUSIAD - ont besoin de ces réformes pour pouvoir affronter dans des conditions plus équitables la concurrence des pays aux structures moins rigides et aux coûts plus bas. Les entreprises semi formelles et informelles ont elles aussi besoin de ces réformes pour pouvoir passer dans le secteur formel à moindre coût et pour avoir enfin accès, normalement, au marché financier, au système judiciaire et aux partenariats internationaux. A notre avis, et je suis sûr que vous serez d'accord avec nous, le potentiel d'accélération de la croissance en Turquie sera véritablement énorme si l'on accorde la priorité à la réforme du cadre économique formel pour que toutes ces perspectives puissent devenir réalité. 
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