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Pourquoi ont-ils coupé l’Afrique en deux ?

 

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Dev Post 9 february

par Laurent Bossard, Directeur, Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO/OCDE)


9 fevrier 2016

 

Le mot continent vient de la locution latine « continens terra » désignant une vaste étendue continue de terre. C’est sur la base de ce concept qu’ont été définis – non sans quelques difficultés – les cinq continents se partageant – avec l’Antarctique - les 150 millions de kilomètres carrés (de terres émergées (30 % de la surface de notre planète).

L’Afrique est l’un de ces continents. Le plus beau à mes yeux. Sa forme laisse imaginer un puissant animal cabré portant sur son dos l’Europe et l’Asie. Pour ne pas se blesser, il a pris soin de se protéger de deux coussins bleus : la Méditerranée et la mer Rouge. Il portait sous son ventre l’Amérique latine qu’il a laissé partir il y a 120 millions d’années. Elle lui ressemble beaucoup. En plus petit.

Terre continue, l’Afrique est aussi une terre sans limite. L’équateur qui la traverse en son milieu est le pays de la forêt dense qui laisse progressivement place, vers le nord comme vers le sud, à la savane, arborée, puis arbustive, puis herbeuse qui à son tour insensiblement se transforme en désert de pierres ou de sable rejoignant bientôt des milieux naturels de type méditerranéen, là encore au nord comme au sud. Bien malin celui qui tracerait sérieusement les limites précises entre ces milieux, comme entre les groupes humains qui les peuplent (ici finit la savane et commence le désert) ; il n’y a que les géographes pour oser faire cela. Les géographes sont des menteurs.

L’histoire coloniale a fait de cette terre continue une incroyable mosaïque constituée aujourd’hui de 54 pays et 3 territoires (ces trois derniers non ou peu reconnus par la communauté internationale), dont 14 n’ont aucun accès à la mer, 22 ont moins de 10 millions d’habitants ; autant de records mondiaux. L’Asie, beaucoup plus grande et peuplée que l’Afrique, ne compte que 47 pays.

Autant d’handicaps aussi pour se développer et s’insérer harmonieusement dans l’économie mondiale. Les frontières entravent le commerce et limitent la taille des marchés. Elles ont la fâcheuse habitude de se fermer de façon irrationnelle.

Conscients de ces difficultés, les africains se sont réunis en 1963 et ont pris deux décisions aussi sages qu’importantes. Ils se sont dit d’abord qu’il valait mieux accepter la balkanisation du continent, plutôt que de voir se multiplier les conflits territoriaux et les guerres. C’est ce que l’on appelle le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Ils ont en même temps formulé un rêve d’unité du continent où les frontières laisseraient librement circuler les hommes et les marchandises. Ainsi est née l’Organisation de l’unité africaine.

Cette noble ambition a connu bien des vicissitudes. Ne serait-ce que parce que jusqu’au milieu des années 90, il y avait en Afrique – comme dans le reste du monde – deux sortes de pays : ceux de l’économie de marché et du camp américain, ceux de l’économie administrée et du camp communiste. Impossible dans ces conditions de constituer des marchés communs régionaux. Puis est venue la chute du mur de Berlin et la fin de l’empire soviétique ; bientôt suivis par la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud. L’Afrique a alors reformulé son ambition à la lumière du contexte nouveau. Elle est passée du rêve d’unité à celui d’union. L’Union africaine est ainsi née en 2000.

La vision de l’Union africaine repose sur la constitution de cinq grands ensembles régionaux (plus faciles à dessiner sur une carte que 54 pays) à l’intérieur desquels les frontières nationales laisseraient librement s’épanouir les productions, le commerce et l’amitié entre les peuples ; ces cinq ensembles étant à terme destinés à se fondre en un vaste ensemble continental.

Le nombre d’études démontrant « l’échec de l’intégration régionale africaine » est affligeant. L’Afrique n’a véritablement ouvert ce dossier qu’il y a une dizaine d’années. Et quoiqu’en disent ceux qui oublient que le contexte est beaucoup plus difficile que celui qui prévalait en Europe dans les années 1950, les progrès sont spectaculaires.

Et voilà que, sans prévenir, la communauté internationale coupe l’Afrique en deux ! Elle crée (personne ne sait exactement quand) une région inconnue des géographes constituée de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, connue sous le vocable anglais de MENA. Dans les esprits et dans les politiques, l’Afrique cesse d’être un continent. Elle est rétrogradée au rang de « région » et ses régions abaissées à celui de « sous-régions » (cette dernière notion est inconnue du vocabulaire de l’Union africaine).

Dans la plupart des organisations internationales et des ministères des affaires étrangères, les stratégies « MENA » et de l’Afrique subsaharienne « ASS » sont désormais conçues selon des visions différentes par des gens qui ne se connaissent pas.

Le désordre menaçant qui se propage depuis plusieurs années dans le Sahara-Sahel, espace partagé, commun à l’Afrique du Nord et à l’Afrique subsaharienne, montre que couper l’Afrique en deux n’était pas une bonne idée. Les nombreuses stratégies de stabilisation du Sahel sont aujourd’hui, de facto, limitées aux pays de la rive sud du désert ; simplement parce que ceux de la rive nord ne relèvent ni des mêmes stratégies, ni des mêmes budgets.

Il est urgent que l’Afrique redevienne un continent dans les organigrammes internationaux.



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